7. LA CULTURE AFRICAINE ET LES RÉSEAUX SOCIAUX : POUR UNE PHILOSOPHIE DE LA CULTURE
Minimalo Alice SOME/SOMDA
Institut des Sciences des Sociétés (INSS) du CNRST (Burkina Faso)
Résumé
En Afrique, la culture en tant que facture communautaire est le socle du vivre-ensemble. Mais l’avènement de la mondialisation culturelle, avec le développement de la technologie numérique, a impacté les différentes cultures du monde surtout celle africaine. Même si toute culture est dynamique, la culture africaine, comme l’ensemble des modes de vie, de pensée et d’agir des Africains, est, avec les mutations sociales, sous l’influence des réseaux sociaux. Ces nouveaux instruments d’expression développés, à travers le numérique, remplacent les canaux traditionnels de communication en Afrique et semblent mettre à rude épreuve les valeurs socio-culturelles. L’anonymat et le pseudonymat, la perte des valeurs et la dépravation des mœurs, provoquent des malaises et inquiétudes dont les réseaux sociaux semblent être les étendards. Ainsi, les réseaux sociaux, comme espaces où les citoyens peuvent s’exprimer, contester, construire, déconstruire, semblent fragiliser la culture africaine en matière de communication. Dès lors, la pérennisation de cette culture déclinant l’identité de l’Africain dans un monde globalisé, sous l’influence de la technologie, devient un impératif. C’est pourquoi, cette contribution, à vocation philosophique, voudrait plaider pour la sauvegarde et la promotion des valeurs culturelles africaines authentiques et dynamiques. Une philosophie de la culture permettra de repenser la culture africaine en intégrant une éthique des réseaux sociaux.
Mots-clés : Afrique, Culture, Philosophie, Réseaux Sociaux, Valeurs.
Abstract
In Africa, culture is the foundation of community life. But the advent of cultural globalization, with the development of digital technology, has had an impact on the world’s different cultures, especially the African one. While every culture is dynamic, African culture, like all African ways of living, thinking and acting, is under the influence of social networks. These new digital instruments of expression are replacing traditional channels of communication in Africa, and seem to be putting socio-cultural values to the test. Anonymity and pseudonymity, the loss of values and the depravation of morals, are causing unease and concern, of which social networks seem to be the flagship. Social networks, as spaces where citizens can express themselves, challenge, construct and deconstruct, seem to be undermining African culture in terms of communication. Consequently, it is imperative to perpetuate this culture, which defines the identity of the African in a globalized world under the influence of technology. For this reason, this philosophical contribution argues for the preservation and promotion of authentic, dynamic African cultural values. A philosophy of culture will enable us to rethink African culture by integrating a social network ethic.
Keywords : Africa, Culture, Philosophy, Social Networks, Values.
Introduction
La mondialisation culturelle a impacté le monde du 21e siècle. Les technologies de l’information et de la communication ont favorisé cette globalisation des cultures qui a ses avantages et ses inconvénients. À l’instar des autres continents à l’ère du numérique, l’Afrique, qui a son histoire et qui tente d’entrer dans la modernité avec une culture qui lui est propre, est soumise au diktat de la technologie numérique. Les réseaux sociaux, espaces de liberté, d’expression et de communication modernes influencent la culture africaine, le vivre-ensemble et la cohésion sociale en plus de l’addiction ou de la dépendance, de la servilité à ces canaux. Une culture inculquée par les réseaux sociaux s’impose aux Africains qui ont l’exigence de repenser leur culture pour sauvegarder et promouvoir les valeurs qui l’identifient et constituent des repères de vie. Mais comment l’Afrique peut-elle promouvoir une culture authentique dans un monde globalisé sous l’influence des réseaux sociaux ? La culture africaine constitue-t-elle un tremplin pour l’identité culturelle de l’Africain ? En quoi les réseaux sociaux sont-ils une menace pour la pérennisation de la culture africaine ? Quelles stratégies adoptées pour renforcer la culture africaine ? Ce sont autant de questions qui méritent d’être traitées par une analyse critique dans le domaine de la philosophie et de l’éthique à partir d’une recherche documentaire. Dans un premier temps, il sera question de comprendre la culture africaine et les réseaux, dans un deuxième temps, il sera abordé l’influence des réseaux sociaux sur la culture africaine et dans un troisième temps, il sera proposé la promotion d’une éthique des réseaux sociaux pour une philosophie d’une culture africaine adaptée au contexte numérique.
1. Approche conceptuelle
Pour comprendre le rapport qui existe entre la culture africaine et les réseaux sociaux, il s’avère nécessaire de procéder à une clarification conceptuelle permettant de circonscrire le fil conducteur de la réflexion à mener.
1.1. La culture
La culture est un concept polysémique qui recouvre plusieurs assertions. Ce terme ne traduit pas une seule réalité humaine mais regorge d’une richesse dans son acception. En philosophie, la culture est tout ce qui révèle l’acquis, tout ce qui provient de l’intelligence et de l’action humaine et qui s’oppose à la nature relevant de l’innée, de la spontanéité, de tout ce qui est indépendant de l’agir de l’être humain. Au-delà de cette considération, il y a la culture-instruction qui s’acquiert par l’éducation pour rendre l’homme humain ; la culture-civilisation qui est l’ensemble des pratiques, des modes de pensée, d’action et de vie lié à la spatialité et à la temporalité ; et la culture-développement qui est tout ce qui est essentiel, reste et tient l’homme et la société dans ses multiples mutations. Cet ensemble de considérations rend la notion de la culture très complexe. Mais dans cette analyse, l’accent sera mis sur la culture-civilisation.
Partant de son étymologie, H. Arendt, (1972, p. 271) écrit : « La culture, mot et concept, est d’origine romaine. Le mot « culture » dérive de colere – cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver – et renvoie primitivement au commerce de l’homme avec la nature, au sens de culture et d’entretien de la nature en vue de la rendre propre à l’habitation humaine. » C’est dire que la culture dans son premier sens favorise l’amélioration de la nature pour rendre une existence humaine améliorée selon les désirs et les inspirations de l’homme. Elle n’est possible que par l’action de l’être humain. L’homme, doté de raison, a le pouvoir de transformer son existence et d’y produire des modes de pensée, d’agir et de vivre. Pour A. M. G. d’Oliveira, (2019, p. 36-37),
La culture est transversale à toute l’existence humaine. Elle est la condition de tout mode d’existence de l’homme en tant qu’il est le sujet de son propre devenir. La culture (du latin colere, cultiver, célébrer), fait référence à l’action humaine, à son génie propre qui crée, qui façonne par son intelligence. Ainsi, est culture tout ce qui est fruit de la pensée et expression du vécu de l’homme, tout ce qui marque son rapport au spirituel et au mystère. Ce mode d’exister humain présente un caractère dynamique aussi bien synchronique que diachronique.
L’action de l’homme donne une connotation à la culture et cela est propre au milieu de vie. De la sorte, vivre en société rime fondamentalement avec la culture et lui imprime un sens. Selon J. Ki-Zerbo, (2010, p. 43),
On peut définir la culture comme la vie créatrice du peuple, qui transforme le milieu naturel et social. Elle englobe aussi bien les aspects les plus prosaïques de l’existence (outils et méthodes agraires) que les éléments les plus subtils comme le droit de propriété, la façon de sourire, la manière de célébrer l’amour et la mort.
Tout ce qui provient de l’intelligence de l’homme permet de créer des conditions de vie d’un peuple qui participe à la construction de son histoire et définit son identité. C’est tout un processus évolutif par lequel la culture est créée, s’écrit et se consolide pour être transmise de génération en génération. Ce qui montre aussi son caractère dynamique. À ce propos, L. Hansen-Love, (2011, p. 104) relate ceci :
(…) la culture est un processus historique au cours duquel l’homme apprend à connaître et à dominer la réalité. Il ne peut se satisfaire du donné, imprime sa marque au monde par son activité, mouvement que reflète le progrès de la conscience. La culture est donc l’accomplissement de la nature humaine et non l’abandon de celle-ci.
Cette manière de définir la culture est commune pour toute société humaine qui se veut dynamique et recherche sa réalisation et son affirmation. Mais des spécificités de la culture selon l’espace et le temps obligent à considérer des terminologies particulières. C’est en ce sens que la culture africaine est objet de cette analyse.
1.2. La culture africaine
Si la culture-civilisation est l’ensemble des pratiques, des traditions voire des us et coutumes, des modes de pensée, d’agir et de vivre d’un peuple donné à une période de son histoire, traiter de l’africanité d’une culture revient à montrer les spécificités qui l’identifient dans une pluralité culturelle. Pour G. G. Tata, (2020, p. 27),
La culture africaine est le mode de vie des peuples africains dans l’espace et dans le temps. Elle est une acquisition humaine, relativement stable mais souvent sujette aux changements continus qui déterminent le cours de vie des peuples africains. En termes plus explicites, la culture au sens africain est un ensemble de codes sociaux organiques souvent oraux qui, dans l’immédiat, exprime la viabilité d’un groupe, d’une ethnie, d’une communauté et qui a pour rôle de conserver cette communauté dans un état de dynamisme de ses membres. Tout ceci met en jeu l’ensemble des comportements (techniques, économiques, religieux) caractérisant une communauté donnée. Ses valeurs sont des expressions de principes ; d’orientations fondamentales. Ses croyances s’ordonnent, s’organisent en une vision du monde, selon les sensibilités culturelles qui la sous-tendent.
Ayant des traits caractéristiques spécifiques, la culture africaine véhicule un certain nombre de tables de valeurs, des savoirs, savoir-faire et savoir-être qui favorise l’esprit du groupe, le sens de la communauté, de la solidarité… À ce propos W. Okambawa. SJ, (2023, p. 103) affirme :
Les cultures africaines se meuvent dans un dualisme du totem et du tabou, de la honte et de l’honneur avec une moralité déterminée par l’extériorité (le groupe) et le sens du sacré. (…). La philosophie de ces cultures met l’accent sur le groupe plutôt que sur l’individu par la valorisation de la solidarité, de la communion et de la palabre.
C’est dire que la culture africaine trouve son fondement dans la manière de penser et de vivre à partir de l’ontologie qui donne sens à l’être africain, de l’anthropologie qui permet de comprendre l’Africain comme être de communauté, de la métaphysique qui le plonge dans le sens et la considération de la sacralité, etc. Au-delà de ses aspects, l’on peut également évoquer l’oralité et les canaux de communication propres aux communautés à travers des gestes, des instruments culturels tels que le tambour, le tam-tam, le sifflet, etc., pour annoncer des évènements heureux ou malheureux. Cela caractérise entre autres la culture spécifique aux Africains. Mais au 21ème siècle, les modes de communication en Afrique sont influencés par des réseaux sociaux.
1.3. Les réseaux sociaux
La mondialisation culturelle a impulsé la révolution du numérique qui a impacté la communication au monde en général et en Afrique en particulier. C’est par la communication que l’interconnexion relationnelle est possible. Dans ce sens, J. Faniran, (2023, p. 87) écrit ceci : « Ainsi la communication est le fondement et la force qui soutient les relations sociales et l’ordre social. Elle est au cœur de ce qui fait l’humanité de la communication et de ce qui fait de quelqu’un une personne. » Elle est un besoin vital dans l’interrelation, l’interdépendance des hommes. Elle a engendré une interconnexion dans un monde globalisé dans lequel l’information est sans frontière. Pour F. Balle, (2006, p. 118),
La mondialisation concerne également la circulation des œuvres de l’esprit : par diffusion directe des programmes, des informations et des idées en provenance d’autres pays et d’autres cultures, notamment grâce au développement de la télévision par satellite ou d’Internet ; indirectement, par le succès mondial de certains formats d’émission (divertissement de facture hollywoodienne, télénovelas, téléréalité) ou de certaines productions locales reprises et adaptées pour une diffusion planétaire (reggae, jazz, musiques du monde).
Les technologies de l’information et de la communication ont rendu la terre comme un village planétaire où les événements véhiculés à une vitesse exponentielle sont connus. L’Afrique bénéficie de ces technologies qui renforcent les liens sociaux, favorisent les échanges sur tous les plans et permettent l’ouverture aux autres. Dans cette optique, J. Faniran, (2023, p. 86) soutient :
On peut en déduire que la communication est fondamentalement, en Afrique, un concept relationnel. Elle se réfère à la réalité de l’interaction humaine par laquelle une personne ou un groupe de personnes envoie un message ou des messages à une autre personne ou à un groupe, qui les comprend et envoie une réponse appropriée en retour. Une culture commune est ainsi créée et l’individu trouve un sens à la vie dans la culture relationnelle.
La communication est facilitée par de nouveaux canaux de transmission de messages qui sont les réseaux sociaux. Les outils de communication instantanée engendrent des plateformes favorisant des prises de conscience collective. Ainsi, les réseaux sociaux sont des outils puissants d’interconnexion, des espaces de communication, des plateformes d’échanges interpersonnels ou de groupes d’intérêts communs ou diversifiés. Ils permettent d’informer sur tout phénomène, de former sur des sujets divers et multiformes, de sensibiliser sur les phénomènes de société, de faire prendre conscience des urgences du moment et de partager des valeurs communes. Ils favorisent aussi une interconnexion interrelationnelle qui peut offrir des opportunités, des possibilités en créant le sentiment d’appartenir à une communauté. Les rapports sociaux en Afrique ont changé la manière de communiquer avec l’avènement de la révolution numérique qui facilite l’interactivité par les échanges. C’est pourquoi, J. Faniran, (2023, p. 92) affirme :
Les Africains sont en train d’adopter de façon créative et d’adapter les nouvelles technologies pour exprimer un sens nouveau, un ordre social et communautaire. Dans un tel espace culturel, la communication est vue non seulement comme média ou un moyen de transport de l’information de l’expéditeur au destinataire, ou une entreprise à but lucratif qui est régie par les lois du marché, mais aussi comme une interrelation humaine qui construit la communauté ayant des impacts sur son mode de vie. Cela fixe les limites et exerce une pression sur la manière dont les gens communiquent, ce qu’ils communiquent, à qui, quand, et comment.
De plus en plus, en effet, les réseaux sociaux qui n’étaient pas des canaux traditionnels de communication en Afrique ont impacté le mode de transmission des messages des Africains. Ce qui est d’autant plus normal, puisque c’est un phénomène mondial qui ne laisse personne indifférente de par ses effets et conséquences. C’est une toile qui est tissée et qui couvre les réalités humaines du nouveau temps. J. Bonjawo, (2011, p. 11) fera remarquer à ce propos :
Tout le monde s’accorde à reconnaitre que les technologies de l’information et de la communication (TIC) ont modifié en profondeur le paysage économique, social, politique et humain à l’échelle de la planète. Et il n’y a aucune raison pour que l’Afrique échappe au bouleversement induit par les TIC. C’est pourquoi il est essentiel que les Africains s’approprient ces technologies pour prendre la place qui lui revient dans le concert mondial plutôt que de laisser les autres décider à leur place de leur destin.
Les réseaux sociaux constituent une aubaine pour les êtres humains dans un monde à besoin fort d’interconnexion, d’interdépendance, d’interrelation face aux nombreux, multiples et complexes défis que les êtres humains doivent relever pour leur vie harmonieuse et leur survie.
2. La culture africaine sous les prismes des réseaux sociaux
Les réseaux sociaux imposent une culture aux Africains qui leur est étrangère. Cela a des conséquences sur leur culture, leur manière de communiquer et leur vivre-ensemble. Ils impactent leur identité culturelle et celle numérique semble être le référent de la jeune génération.
2.1. La communication en Afrique à l’épreuve du numérique
En Afrique, les canaux traditionnels de communication, ensemble de moyens d’expression avec les valeurs socio-culturelles qui y vont avec, semblent être mis à rude épreuve par le numérique. Les échanges de messages passent par plusieurs canaux : l’oralité, la musique à travers ses instruments, la chanson, permettant de véhiculer des messages événementiels. Toutefois, il faut préciser que, la communication pour annoncer les événements heureux ou malheureux diffère et exige le respect de certaines conditions, des principes et des valeurs qui n’ignorent pas la dignité humaine. La liberté d’expression est soumise à des restrictions qui valorisent la personne humaine en faisant la différence entre la vie privée et la vie publique. Tout est fait dans le respect de la tradition, des us et coutumes en garantissant le respect de la dignité de la personne humaine.
Mais avec l’avènement du numérique, une communication en réseaux s’est établie à travers les canaux de transmission des messages différents de ceux traditionnels. Par exemple, les funérailles, les mariages, les réunions, les baptêmes et d’autres événements très importants sont annoncés à travers les réseaux sociaux et souvent sans le minimum de respect de la dignité humaine. Du coup, beaucoup de valeurs qui entourent la communication en Afrique se voient biaisées et même bafouées même si elle semble rapprocher les peuples comme le signifie A. A. F. F Souané, (2012, p. 12) lorsqu’il écrit : « En fait, le village planétaire est conçu à la manière du cyberspace, c’est-à-dire un cadre dans lequel la notion de distance perd tout son sens. Nous vivons pour ainsi dire, à l’ère de la révolution informationnelle et communicationnelle ». Ce cyberespace qui réduit les distances comporte des avantages, ce même auteur trouve que « l’être humain se reconnaît avant tout dans un univers communautaire : familles, villages, corporations, coopératives, confréries, églises, etc. Hors de ces unités ou cellules de vie commune, l’homme est plutôt une fiction. » (A. A. F. F Souané, 2012, p. 15). Si grâce à la nouvelle manière de communiquer, cela rend l’être humain fiction, c’est montrer combien « le numérique en effet transforme en profondeur le comportement personnel, la manière d’entrer en relation avec autrui et l’environnement ». (J. Abbé Zangré, 2023, p. 22-23).
Cette révolution communicationnelle, surtout à travers les réseaux sociaux, comme espaces où les citoyens peuvent s’exprimer, s’informer, contester, construire, déconstruire, sans des préalables éthiques, fragilise la culture africaine en matière de communication. Elle est une communication virtuelle qui ne crée pas l’esprit réel de communauté. C’est dans ce sens que J. Abbé Zangré, (2023, p. 24) soutient :
La communication digitale court le risque de la superficialité. Au lieu d’entrer dans la profondeur de la rencontre interpersonnelle, on reste très superficiel et on effleure les réalités, sans engager véritablement sa personne (…). La connexion qui devait être union et unité ne promeut plus la communion. Cette connexion altérée balaie dangereusement l’esprit de communauté, sape les bases de l’amitié et de la joyeuse fraternité.
La communication sur les réseaux sociaux crée souvent des actes de désolation lorsqu’il y a perte en vies humaines et que des messages sont transmis à tous les internautes sans aucune précaution prise pour atténuer le choc. Des parents de victimes apprennent la perte de leurs proches avec les images insupportables et les conditions inhumaines dans lesquelles se sont produits les incidents. Cette manière de communiquer les douleurs, les épreuves et la désolation est inadmissible en Afrique. C’est pourquoi tout est un système de communication est mis en place par les gardiens des tables de valeurs pour informer dignement les personnes affligées. Les communautés africaines ont des valeurs qui respectent la personne humaine qui traverse des moments d’épreuves. Dans ces situations douloureuses, il y a une manifestation d’humanisme, de compassion, de présence, de chaleur humaine accompagnée de mots appropriés pour soutenir les familles éprouvées. Cet état de cause montre, comment avec la communication numérique, le sens de communauté de relation est impacté. À ce propos, A. A. F. F Souané, (2012, p. 12-13) affirme : « Les innovations dans les domaines de l’information, des télécommunications, de la miniaturisation, de la compression et de la numérisation ont absolument transformé notre rapport à la réalité, notre mode de vie. » C’est dire que la révolution informationnelle et communicationnelle change le mode de pensée, d’agir et de vivre-ensemble.
2.2. Les réseaux sociaux et le vivre-ensemble des Africains
La culture africaine définit un vivre-ensemble. Cependant, avec les réseaux sociaux une autre réalité de vie s’impose sur le continent. La proximité par une présence humaine aux événements sociaux est devenue aléatoire. À travers les réseaux sociaux, les relations humaines sont gérées de façon virtuelle et la présence physique n’est plus un choix de nécessité. Même ce qui exige les valeurs qui consolident le vivre-ensemble est négligé au profit la virtualité. Désormais, on assiste, impuissants, aux spectacles d’un monde virtuel qui se crée et qui veut remplacer l’humanité manifestée par chaque homme pour l’autre. De fait, dans une famille, chacun est branché à un réseau social et il n’y a plus de dialogue, de communication interpersonnelle de proximité. Ses membres sont très proches de ceux qui sont très loin d’eux. Autrement dit, ils sont plus connectés avec l’extérieur que l’intérieur de leur milieu de vie familial, professionnel et communautaire. Cette réalité sociale montre la création d’un monde virtuel dans lequel nagent des personnes qui vivent juxtaposées, les unes à côté des autres. C’est une déshumanisation qui ne dit pas son nom. R. Redeker, (2021, p. 233) décrit cette réalité lorsqu’il écrit :
Les dispositifs à distance déshumanisent dans la mesure où ils effacent la rencontre en présence au profit d’un type nouveau de rencontre : la rencontre au moyen des écrans. Détruisant le propre de l’homme, l’apparition en présence, ils révèlent alors leur vérité : ils sont l’interface qui se glisse entre chaque homme et son prochain, en lieu et place de la présence. Le prochain ne l’est plus que derrière les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux, c’est-à-dire la galaxie smart, s’infiltrent entre moi et mes prochains pour jouer ce rôle d’interface.
Cette déshumanisation impacte le vivre-ensemble qui n’est qu’artificiel car la rencontre avec l’autre est virtuelle et se situe plus dans l’imaginaire. De plus, les réseaux sociaux constituent un lieu où les vices, la violence, les arnaques, la cybercriminalité et la dépravation des mœurs sont vécus. N’importe qui peut dire ou faire n’importe quoi sur ces canaux de communication derrière l’anonymat ou le pseudonymat. Les réseaux sociaux sont des espaces sur lesquels s’observent et subissent les violences tous azimuts qui sont sources de frustrations, de démoralisation, de dépravation. Pour R. Redeker, (2021, p. 217), « le siècle du déchaînement de la violence sur les réseaux sociaux, de leur lycanthropie, de la revendication visant l’extension illimitée de tous les droits, est aussi le siècle de la destruction du moi tel que Freud l’avait cartographié ». Cette destruction du moi se constate par des crises d’anxiété, de dépression, de dépendance chez les jeunes africains dues à l’addiction aux réseaux sociaux avec leurs exigences économiques, le harcèlement, les menaces et les criminalités. Pour S. Ouédraogo, (2003, p. 131) « l’homme moderne vit, intubé au réseau de la toile » et cela n’est pas sans conséquence dans le vivre-ensemble. J. Abbé Zangré, (2023, p. 35-36) fait remarquer également :
En outre, les réseaux sociaux peuvent aussi être cause d’anxiété, de stress et de troubles de comportement et d’angoisse. Des sites qui se moquent de la morale ou des personnes sans éthique objective diffusent à dessein des créations ou des montages subtils ou bruts dont les concepteurs sont bien conscients des perturbations sur l’individu. Ainsi, des photos suggestives et des vidéos obscènes postées, des insultes, des blasphèmes et des menaces proférés, des harcèlements et des pressions exercés sur des réseaux sociaux sont autant d’attitudes nocives qui influencent négativement notre santé mentale ou psychique et notre santé spirituelle.
Comment, un être dont l’équilibre psychique est déstabilisé, peut faire communauté avec son semblable ? Ceux qui sont sous l’addiction des réseaux sociaux n’accordent pas d’importance à consolider les liens sociaux qui rendent possible le vivre-ensemble dans un monde dans lequel des êtres sont humains et non dans un univers superficiel où des êtres digitaux sont robotisés. Cela fait comprendre qu’en Afrique, les réseaux sociaux impactent le vivre-ensemble qui est communautaire et humain.
2.3. La négation de la culture africaine par les réseaux sociaux
Les réseaux sociaux définissent une identité numérique dérivée de l’imprégnation des technologies de communication et technologique par opposition à l’identité africaine qui est tributaire dérivée de la culture africaine. Pour A. A. F. F Souané, (2012, p. 11), « La guerre est déclarée aux identités des nations lorsque la mondialisation ronge les cultures, les valeurs, les modes de vie. » C’est pour dire qu’avec les réseaux sociaux, nouveaux canaux numériques de communication, la culture africaine perd son authenticité et devient hybride. Ils nient une forme culturelle et imposent un changement civilisationnel avec la mondialisation culturelle. À ce propos, F. Balle, (2006, p. 118) écrit :
Car la mondialisation des échanges, entre les hommes et les cultures, est incontestablement un élément en faveur de la diversité culturelle et de l’émergence de cultures hybrides, comme elle fait peser une menace sur les cultures moins bien protégées, plus exposées que d’autres aux influences étrangères. Pour ces dernières, le risque d’uniformisation est élevé, au moins aussi élevé que le risque de repli sur soi et d’intolérance.
Que signifie tout cela ? Sinon que de l’uniformisation de la culture par la mondialisation culturelle favorisée par les nouveaux outils de communication, il faut comprendre par cet état de fait la négation de la culture africaine. Dans ce sens, R. Redeker, (2021, p. 199) affirme : « Les réseaux sociaux offrent le spectacle d’une rupture de la culture, » pourtant
la culture est le facteur unificateur des peuples. Elle constitue l’instance qui les anime et par laquelle ils s’identifient. Elle est aussi la force structurant les familles, car c’est elle qui établit les systèmes de parenté et détermine les droits et devoirs des membres de la famille. (W. Okambawa. SJ, 2023, p. 99).
Il en résulte que la culture est biaisée par la déshumanisation causée par les réseaux sociaux. Les distances se creusent entre membres d’une même famille dont l’union est facteur de sociabilité. Somme toute, les Africains, sous l’emprise des réseaux sociaux, sont assujettis à une culture de distanciation qui engendre parfois des frustrations, des replis sur soi, un manque de repère véritable dans son milieu culturel. C’est pourquoi A. A. F. F Souané, (2012, p. 11) écrit : « Les avancées dans les domaines de l’information et de la communication n’impliquent pas forcément le rapprochement des hommes et des cultures. Au contraire, elles accentuent les conflits au lieu de promouvoir la cohabitation culturelle. » Le racisme, l’ethnicisme, la xénophobie, le fanatisme religieux, les soulèvements populaires, la criminalité, le cyber-harcèlement engendrés par la rencontre de personnes mal intentionnées, sont autant de pratiques obscènes véhiculées à une vitesse exponentielle à travers les réseaux sociaux. L’usage abusif des réseaux engendre l’apparition de nouvelles formes de dérives qui nuisent les relations interpersonnelles. Pourtant, il y a des phénomènes sociaux peuvent être résolus par la culture africaine avec ses valeurs et ses canaux car pour A. M. G. d’Oliveira, (2019, p. 39) « la culture a pour vocation de servir de cadre d’expression et d’humanisation de l’homme ».
3. Une éthique des réseaux sociaux pour une philosophie de la culture en Afrique
L’éthique est garante de la promotion de toute culture qui se veut authentique face aux effets néfastes des réseaux sociaux. En cela, la pérennisation de la culture africaine, affirmant l’identité de l’Africain dans un monde globalisé, est hypothéquée par l’influence des réseaux sociaux et doit être repensée pour la sauvegarde et la promotion des valeurs culturelles africaines adaptées au contexte mondialisé.
3.1. La culture africaine à l’aune du numérique
L’Afrique avec ses réalités et ses particularités dans ses modes de pensée, d’agir et de vivre est face à un nouveau phénomène technologique. Les technologies de l’information et de la communication, surtout les réseaux sociaux, jouent un rôle capital dans le vécu des hommes. L’Afrique n’ayant pas contribué à inventer ce nouveau moyen d’interconnexion entre les êtres humains se trouve être consommatrice des produits qui lui sont étrangers. C’est une culture imposée aux Africains qui sont obligés de s’adapter à cette nouvelle réalité du monde numérique. Cela impacte de façon générale la culture africaine. Pour J. Ki-Zerbo, (2010, p. 97) « la culture c’est le sens donné à l’activité vitale et sociale. C’est un code, une clé d’explication et de transformation du monde. C’est un « programme » acquis, un logiciel (software) qui induit les attitudes et comportements face aux réalités, aux intérêts, aux rapports de forces, aux valeurs » et A. A. F. F Souané, (2012, p. 12) fait comprendre que « le Web est porteur d’un nouveau monde. La multiplication des liens libres entre les individus à travers le cyberspace poserait à coup sûr les bases d’un mouvement irréversible « d’unification intellectuelle, culturelle, spirituelle » de l’humanité. » Ce qui implique un changement de paradigme et l’on ne peut pas se leurrer d’affirmer que la culture africaine sera à la marge de ces mutations technologiques et sociales car W. Okambawa. SJ, (2023, p. 102) affirme : « la culture est le produit de la société et tout changement social entraîne ipso facto un changement culturel. » Il en résulte que la culture africaine, qui subit ce nouveau phénomène qui l’influence, nécessite une adaptation aux nouvelles réalités.
Dans ce monde du 21ème siècle, la mondialisation culturelle semble imposer une certaine uniformisation des cultures. Ce phénomène est d’une certaine ampleur que W. Okambawa. SJ, (2023, p. 98) fait comprendre ceci : « La question de la culture est l’une des plus cruciales à l’heure où l’on assiste, d’une part, à la globalisation des valeurs de l’humanité, et d’autre part, à la montée des replis nationalistes et identitaires. » Malgré tout, la culture africaine dans ce contexte doit résister aux dérives de la globalisation culturelle et trouver ses marques surtout en sauvegardant qui l’identifie et lui permet de transmettre des valeurs humaines, culturelles et sociales aux jeunes générations. Pour le vivre-ensemble des Africains, cela est très important qu’en marge de tout ce qui unit l’humanité, le continent puisse se construire sur des valeurs particulières singulières même si selon W. Okambawa. SJ, (2023, p. 104) « la culture est le lieu où l’être humain cherche à réaliser l’affirmation de soi qui ne pourra éviter la violence de l’impérialisme culturel que par l’acceptation libre et volontaire de la mort à soi pour le bien commun. » L’importance de la culture n’est plus à démontrer pour une société donnée. C’est par elle, qu’un peuple s’affirme et se réalise. Comment peut-on rechercher une harmonie, une cohésion dans une société, si la culture n’est pas un repère fondamental ? Pour A. M. G. d’Oliveira, (2019, p. 49)
Toute culture a une cohérence interne qui garantit à ses sujets une compréhension, une vision suffisante du monde. Ainsi, avant même d’opérer des bonds en extraversion vers d’autres cultures, l’acquisition préalable d’un certain nombre de réflexes et d’expériences enracine dans un système de repères qui rend moins démuni tout sujet culturel dans son espace-monde. L’absence de tels réflexes endogènes rend nécessairement inopérante et infructueuse toute expérience en interculturalité et même en inculturation.
3.2. L’interculturalité en Afrique : culture africaine et cultures des réseaux sociaux
Dans le respect des différentes cultures et pour la promotion de chaque culture, il est judicieux de rechercher l’unité dans la diversité qui est une multiculturalité, une richesse des cultures. Cette richesse contribue à l’harmonie d’un monde qui veut humain. Pouvoir vivre ensemble dans le respect de tous doit être le leitmotiv de la pérennisation des cultures humaines. C’est pourquoi l’interculturalité est un ensemble d’efforts consentis par les êtres humains pour favoriser l’enrichissement des différentes cultures dans une interaction dynamique. Elle permet d’engager un dialogue entre les différentes cultures pour une possible cohésion sociale qui respecte les identités culturelles en Afrique dans ce monde globalisé. Elle constitue un espoir pour la sauvegarde des valeurs de chaque culture qui s’enrichit aux côtés des autres.
L’interculturalité est d’abord ouvertement aux autres cultures et intégration des valeurs pour produire un meilleur pour le bien de tous. Pour G. Ogui Cossi, (2023, p. 386-387) « néologisme apparu au 20e siècle, l’interculturalité est le rapport, ou plus exactement, l’interaction et le dialogue féconds entre les cultures. Elle s’oppose, à la fois, à la monoculture impérialiste et au multiculturalisme éthéré. Elle entretient des liens très étroits avec l’inculturation. » Quant à W. Okambawa. SJ, (2023, p. 105-106) il fait comprendre que « la question de la culture est en Afrique motivée par le désir d’affirmation de soi et le besoin de défendre l’identité africaine menacée d’acculturation. D’où l’émergence des mouvements d’inculturation comme une tentative de réponse. » L’inculturation rend la culture dynamique puisqu’elle intègre d’autres valeurs qui peuvent l’améliorer. C’est pourquoi l’interculturalité qui favorise une prise de conscience de la diversité culturelle par une inculturation constitue une richesse pour une cohésion sociale.
Dans ce monde qui est devenu numérique, la culture africaine doit s’affranchir de la seule consommation des valeurs des autres et tenir compte de la mondialisation culturelle. Et comme « la culture africaine ne peut plus se soustraire à cette loi de la marche mondiale au risque de tomber dans un état de désuétude périlleuse. D’ailleurs, la valeur d’une culture, c’est qu’elle soit capable de se révéler dynamique et non statique. » (G. G. Tata, 2020, p. 213). C’est dire que la culture africaine se doit d’être dynamique dans une marche mondiale qui induit l’interculturalité. Dans ce sens W. Okambawa. SJ, (2023, p. 105) écrit : « Toute culture a une valeur dynamique et entretient des échanges avec d’autres cultures, d’où l’importance de l’interculturalité. » La culture imposée par les réseaux sociaux est à prendre en compte dans la sauvegarde et la promotion de la culture africaine parce que « la culture est sans ambages un lieu et une promesse d’humanisation. » (A. M. G. d’Oliveira, 2019, p. 43).
Il faut permettre que les réseaux sociaux soient des outils de transmission de valeurs qui humanisent. C’est pourquoi dans la culture africaine, les valeurs humaines sont cultivées chez l’Africain pour le rendre plus humain par contre les réseaux sociaux déshumanisent par la transmission de certains pratiques et messages dévalorisants, avilissants et véhiculent des pseudo-valeurs. Il y a donc une épuration de ces valeurs pour permettre aux jeunes générations de trouver des repères humanisants et de considérer ces canaux d’échanges des valeurs qui les rendent humaines. Pourtant A. M. G. d’Oliveira, (2019, p. 42) dira que « l’interculturalité suppose donc une tâche commune et une tension vers un plus être individuel et collectif. La quête de l’humain est au cœur de cette œuvre comme un principe cohéreur et directeur qui donne la vraie mesure de la culture à promouvoir ».
3.3. L’éthique des réseaux sociaux pour une philosophie de la culture africaine
Toute société œuvre à la promotion de sa culture car elle est ce qui donne sens à l’existence des peuples. En Afrique, pour promouvoir la culture qui est le leitmotiv du vivre-ensemble, J. Ki-Zerbo, (2010, p. 12) prodigue un conseil ainsi qu’il suit : « La culture africaine doit être modernisée dans l’authenticité ». Mais comment moderniser la culture africaine à partir des réseaux sociaux tout en garantissant son caractère authentique ? Voilà la réflexion qui interpelle les Africains dans cette mondialisation culturelle. L’urgence se situe dans l’encadrement des cultures véhiculées par les réseaux sociaux. Que des normes morales et éthiques puissent être imposées à l’utilisation des canaux de communication. Pour J. Abbé Zangré, (2023, p. 11),
L’invention des réseaux sociaux, fruit du génie humain est donc à saluer du fait de ses nombreux avantages indéniables. Dans le même temps, les réseaux sociaux pourraient être aussi un couteau à double tranchant, avec des inconvénients contre l’harmonie de l’être et nocifs à la cohésion sociale, s’ils ne sont pas gouvernés par une éthique rigoureuse.
Bien qu’il y ait des lois juridiques pour encadrer l’utilisation des réseaux sociaux, il est à remarquer que sur le plan éthique, beaucoup restent à faire. Selon, le Comité national pilote d’éthique du numérique, (2022, p. 239),
L’éthique est une réflexion continue, évolutive, nourrie par l’histoire de la pensée et liée à une culture. Elle identifie et interroge les valeurs et les normes, met en évidence leurs éventuels conflits, pour éclairer des choix individuels ou collectifs. Un questionnement éthique sur les sciences et les technologiques peut se rapporter à des moments singuliers de l’existence humaine comme procréation ou la mort, mais aussi concerner tout moment du quotidien. C’est le cas de l’éthique du numérique qui interroge en permanence nos valeurs à l’aune de situations inédites d’usage des technologiques, avec une dimension radicalement nouvelle d’ubiquité et d’universalité de leurs effets.
Cette éthique du numérique, si elle était respectée, pourrait faire respecter certaines valeurs humaines inculquées par la culture africaine. Il est impératif pour une culture africaine adaptée aux valeurs éthiques des réseaux sociaux, que les Africains puissent avoir une autre philosophie de la culture qui leur permette de s’identifier et de partager des valeurs communes et universelles et en même celles qui les identifient de façon spécifique dans le monde globalisé. Pour W. Okambawa (2023, p. 103),
La philosophie de la culture, dont le courant le plus représentatif est ce qui est communément appelé l’ethno-philosophie, se justifie comme un devoir de fidélité à soi, à son peuple et à son histoire : la connaissance de soi (Ndomo), engendre l’investigation au sujet de la connaissance elle-même (Komo), et amène l’homme en face social (nama). De là naissent le jugement et la conscience morale (Kono).
C’est pourquoi, il impératif que les Africains aient cette conscience morale pour que les dirigeants veillent à l’application d’une éthique qui aboutisse une philosophie de la culture sur ce continent. Cette philosophie doit pouvoir prendre en compte les valeurs universelles liées aux réseaux sociaux qui permettent d’améliorer et de promouvoir les cultures africaines. L’usage éthique des réseaux sociaux constitue un gage pour la valorisation de la culture africaine.
Il faut une utilisation modérée des réseaux sociaux pour privilégier la rencontre physique et non virtuelle avec l’autre. La présence physique, la manifestation de proximité par une solidarité humanisante et les valeurs du regard posé sur l’autre sont plus éthiques que tout ce qui est virtuel, distanciel. À ce propos, R. Redeker, (2021, p. 198-199) affirme ceci :
Un visage est un appel éthique. Or, les faces de Facebook, d’abord et avant tout, ôtent du visage ses deux dimensions principales : l’apparition et l’appel éthique. Dans cet appauvrissement, dans cette désertification du visage, réside la condition de possibilité même d’un réseau social comme celui-ci. Pareil appauvrissement possède une carte d’identité : digitalisation. L’image idéalisée – digitalisée – du visage me libère de l’obligation éthique que le face-à-face charnel m’imposait spontanément.
L’éthique des réseaux sociaux constitue un impératif pour la promotion de la culture africaine qui peut encore préserver l’essentiel de son authenticité malgré les mutations sociales et technologiques.
Conclusion
La culture est l’ensemble des modes de pensée, d’agir et de vivre d’un peuple donné à une période donnée de son histoire. En Afrique, la culture est ce qui permet d’identifier l’Africain à travers, son savoir, son savoir-faire, son savoir-être, son savoir-vivre et son savoir-devenir. Mais avec l’avènement des technologies de l’information et de la communication, les valeurs humaines, culturelles et sociales transmises par les réseaux sociaux impactent la culture africaine. Les jeunes générations africaines perdent des pratiques, des valeurs qui sont des tremplins du vivre-ensemble et de la cohésion sociale. Pour promouvoir la culture africaine adaptée à l’usage du numérique, une éthique des réseaux sociaux permettra de repenser une philosophie de la culture africaine intégratrice des nouvelles réalités. La dynamisation de la culture africaine dépend des valeurs morales, éthiques et numériques qui tiennent compte des réalités socio-culturelles du continent.
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