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    • 10. LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE :  LA TROISIÈME DISPARITION À L’HORIZON ?

    10. LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE :  LA TROISIÈME DISPARITION À L’HORIZON ?

    10.    LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE :  LA TROISIÈME DISPARITION À L’HORIZON ?

    Domèbèimwin Vivien SOMDA

    Université Catholique de l’Afrique de l’Ouest-Unité Universitaire à Abidjan (Côte d’Ivoire)

    somda.vivien@gmail.com

    Résumé

    Cette contribution exprime une inquiétude au sujet de l’avenir du Christianisme en Afrique. Malgré les succès dans l’évangélisation de ce continent, il y a de nombreuses raisons internes à l’Église ou liées au contexte sociopolitique et culturel, qui poussent à l’inquiétude. En appliquant la théorie du « catastrophisme éclairé » de Jean-Pierre Dupuy et en se référant essentiellement au Burkina Faso, cette réflexion qui cherche principalement à réveiller les chrétiens africains et à empêcher une nouvelle disparition du Christianisme sur leur continent, part de l’idée que cette disparition est bien possible, d’où cette question empruntée à l’Évangile : « Quand le Fils de l’Homme reviendra, trouvera-t-il la foi » en Afrique ? La réponse prend la forme d’une réflexion analytique et prospective, basée sur une recherche documentaire.  Pour ce qui est des confessions chrétiennes, la réflexion se réfère principalement au Catholicisme. Concernant la vie des Églises locales, elle s’appuie sur celle du Burkina Faso. Si les chrétiens prennent effectivement conscience de la possible et prochaine disparition de leur religion en Afrique, ils ne peuvent que se réveiller en trouvant des stratégies qui fassent progresser l’évangélisation aujourd’hui et enracinent davantage l’Évangile sur le continent africain. C’est un combat qui passe par l’inculturation, l’interculturalité, le dialogue et l’engagement dans le développement humain intégral.

    Mots clés : Catastrophisme éclairé, Christianisme Africain, Inculturation, Interculturalité, Syncrétisme.

     

    Abstract

    This paper is concerned about the future of Christianity in Africa. Despite the great success of evangelisation on this continent, there are many reasons within the Church and linked to the socio-political and cultural context that give cause for concern. Applying Jean-Pierre Dupuy’s theory of “enlightened catastrophism” and referring essentially to Burkina Faso, this Paper, which aims primarily to awaken African Christians and thus prevent a new disappearance of Christianity on their continent, is based on the idea that such a disappearance is very possible. Hence this question borrowed from the Gospel: ‘When the Son of Man returns, will he find faith’ in Africa? The answer takes the form of an analytical and forwardlooking reflection, based on documentary research. As far as Christian denominations are concerned, the focus is mainly on Catholicism. The life of the local Churches in Burkina Faso also serves as a reference. If Christians become aware of the possible and imminent disappearance of their religion in Africa, they will pay particular attention to evangelisation on their continent today. They will find strategies that encourage the Gospel to take root on the African continent. But this requires inculturation, interculturality, dialogue and a commitment to integral human development.

    Key words: Enlightened Catastrophism, African Christianism, Inculturation, Interculturality, Syncretism.

    Introduction

    Le Christianisme peut de nouveau disparaître en Afrique ; la troisième phase d’évangélisation de ce continent va encore échouer, si rien n’est fait. Certes, on a tendance à croire que l’avenir du Christianisme se joue dans l’hémisphère sud, au regard de la vitalité de la foi chrétienne en Amérique latine et en Afrique. Sur le continent africain, le Christianisme croît de façon rapide comme l’a reconnu Jean Paul II dans Ecclesia in Africa (n°33). En certains endroits, il a même fait disparaître la Religion Traditionnelle Africaine (RTA). En d’autres, le concurrent sérieux du Christianisme, c’est désormais l’Islam. Mais quand on examine de près la situation de la religion chrétienne sur le continent, il y a des raisons de s’inquiéter au sujet de son avenir, d’où cette question du Christ désormais posée aux Africains : « Quand le Fils de l’Homme viendra, trouvera-t-il la foi » (Lc 18,8) ? Mais qu’est-ce qui justifie cette question inquiétante ? Sur le continent africain, quelle est la situation réelle de cette religion qui se réclame du Christ ? Comment éviter la possible disparition de la foi chrétienne en Afrique ? Pour répondre à ces questions, la présente contribution qui porte sur l’avenir du Christianisme en Afrique se fixe un double objectif : réveiller les chrétiens africains qui semblent s’endormir sur les acquis du passé et envisager l’avenir de sorte à éviter la catastrophe de la disparition.

    Pour atteindre ces objectifs, la réflexion qui se réfère principalement au Catholicisme comme branche chrétienne majoritaire en Afrique et au Burkina Faso pour ce qui est de la vie des Églises locales, adopte une approche analytique et prospective, fondée sur une recherche documentaire et soutenue par la théorie du catastrophisme éclairé de Jean Pierre Dupuy. En pratique, la présente réflexion débutera avec une présentation de son cadre théorique. Puis à travers l’esquisse d’un tableau actualisé du Christianisme sur un arrière-fond historique, elle présentera les signes avant-coureurs du troisième échec de l’évangélisation de l’Afrique. Enfin, elle fera quelques propositions susceptibles de conjurer cet échec.

    1. L’avenir du Christianisme en Afrique : cadre théorique

    Pour penser l’avenir du Christianisme en Afrique, la présente réflexion s’inspire du « catastrophisme éclairé » de Jean-Pierre Dupuy. Philosophe français né en 1941, celui-ci s’est une fois présenté en ces termes : « Je ne suis pas un intellectuel chrétien, mais un chrétien intellectuel. Le christianisme est une science beaucoup plus qu’une religion ». Influencé par I. Illich (1926-2002) et R. Girard (1923-2015), ce « chrétien intellectuel » (https://www.lemonde.fr/livres/article/2009/03/20/jean-pierre-dupuy-quand-il-y-a-demesure-il-y-a-deshumanisation_1170414_3260.html, consulté le 29 août 2022), a une vive conscience eschatologique. L’idée de la « montée aux extrêmes » soutenue par C. von Clausewitz et amplifiée par R. Girard a trouvé dans sa philosophie un écho favorable. À la suite du théoricien du désir mimétique, J.-P. Dupuy se révèle finalement comme un penseur habité par l’idée de la fin catastrophique de l’humanité. Il le confesse en ces termes :

    J’ai l’intime conviction que notre monde va droit à la catastrophe. Le chemin sur lequel s’avance l’humanité est suicidaire. Je parle de la catastrophe au singulier, non pour désigner un événement unique, mais un système de discontinuités, de franchissements de seuils critiques, de ruptures, de changements structurels radicaux qui s’alimenteront les uns les autres, pour frapper de plein fouet avec une violence inouïe les générations montantes (J.-P. Dupuy, 2010, p. 31).

    La conscience eschatologique marque la pensée de J.-P. Dupuy (2002, p. 14) qui est convaincu que « nous [devrions] désormais penser dans l’ombre de la catastrophe future ». C’est cette vive conscience de la fin qui a poussé ce grand lecteur de R. Girard à développer et à défendre l’idée d’un « catastrophisme éclairé ». Il ne s’agit pas de se réjouir de la catastrophe prochaine qui nous libèrerait de ce monde, ni de gémir devant celle qui arrive inexorablement, comme si tel était notre destin implacable. Le catastrophisme éclairé se fonde sur « une attitude philosophique, un renversement d’ordre métaphysique dans nos manières de penser le monde et le temps qui fait fond sur la temporalité des catastrophes » (J.-P. Dupuy, 2002, p. 80). À la fin d’une étude spécifiquement consacrée à cette thématique, l’auteur propose la définition suivante :

    Le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu (J.-P. Dupuy, 2002, p. 216).

    En fait, dans le catastrophisme éclairé, on se bat de toutes ses forces pour rendre impossible la catastrophe qui s’annonce et menace d’être effective si rien n’est fait. De fait, aucune personne sensée ne souhaite qu’elle se produise. Comme le dit J.-P. Dupuy (2002, p. 84), « c’est parce que la catastrophe constitue un destin détestable dont nous devons dire que nous n’en voulons pas qu’il faut garder les yeux fixés sur elle, sans jamais la perdre de vue ». Il nous faut surveiller la menace pour la faire échouer. Mais selon l’auteur, pour travailler efficacement à éviter la catastrophe, il faut d’abord la prendre au sérieux en se laissant inquiéter par elle. « Car s’il faut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise. Si, inversement, on réussit à la prévenir, sa non-réalisation la maintient dans le domaine de l’impossible, et les efforts de prévention en apparaissent rétrospectivement inutiles » (J.-P. Dupuy, 2002, p. 13). Grâce à son idée de catastrophisme éclairé, cet auteur rejoint la lignée des prophètes de malheur comme le philosophe allemand H. Jonas (1903-1993) et surtout Jonas le prophète biblique qui, contre son gré et ses prédictions, a converti la ville de Ninive et, ainsi, conjuré la destruction qui la menaçait.

    Mais à la différence du Jonas des Écritures qui a travaillé malgré lui à sauver Ninive, J. P. Dupuy et H. Jonas sont des prophètes de malheur qui sont portés par un optimisme fondamental. Selon eux, le pire peut et doit être évité : c’est le sens de leur combat. Et le théoricien du catastrophisme éclairé d’écrire à cet effet : « Prévoir l’avenir n’est évidemment pas succomber au fatalisme, j’y ai insisté. Mais prendre l’avenir prévu pour guide de son action présente, c’est une autre affaire. Or cette configuration est la plus ancienne et la plus commune qui soit » (J.-P. Dupuy, 2002, p. 175). En pensant ainsi, cet auteur n’est pas loin de H. Jonas (1995, p. 223) qui a pu écrire ceci : « La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite ».

    En choisissant de réfléchir sur l’avenir du Christianisme africain à la lumière du catastrophisme éclairé, cette contribution veut sonner le tocsin qui suscite la prise de conscience et génère un nouveau dynamisme missionnaire. L’Église-Famille de Dieu en Afrique doit prendre conscience que, malgré ses succès fulgurants, elle peut encore disparaître, si elle n’y prend garde : les signes avant-coureurs se manifestent déjà. Comme le disait l’auteur de l’Apocalypse, c’est là qu’il faut une intelligence sage (cf. Ap 13,18 ;17,9) pour les décrypter. En reprenant les termes de S. P. Lee cités par J.-P. Dupuy (2002, p. 208), on peut dire qu’une telle intelligence met en éveil « le type de rationalité en vertu de laquelle l’agent contemple l’abîme et décide simplement de ne jamais trop s’approcher du bord ». Au fond, c’est une invitation à relire les signes des temps pour percevoir, sous son triomphe éblouissant, les faiblesses actuelles du Christianisme en Afrique, cela pour la gloire de Dieu et le salut des Africains. En effet, ces faiblesses constituent des pièges qui peuvent se refermer sur le Christianisme africain dans un contexte où se développe un certain fondamentalisme musulman, se réveille la Religion Traditionnelle sous le signe de la résilience et parfois d’une revanche haineuse, et se renforce une légitime quête de souveraineté au son de la propagande et dans la confusion.

    Voir tout cela sous l’angle de la catastrophe qui menace le christianisme ce n’est pas annoncer le pire pour qu’il advienne, ni plaider pour quelque confrontation, mais plutôt vouloir que cette menace s’éloigne, probablement grâce à un sens missionnaire renouvelé qui respecte mieux la différence dans le domaine de l’être, du croire et du savoir-être et valorise le vivre-ensemble dans la paix. Le catastrophisme éclairé permet de conjurer le funeste destin du Christianisme sur le continent africain en incitant celui-ci à adopter une « prudence adaptée au temps des catastrophes (…). Elle consiste à se projeter dans l’après-catastrophe, et à voir rétrospectivement en celle-ci un événement tout à la fois nécessaire et improbable » (J.-P. Dupuy, 2002, p. 87). Mais quels sont les contours de cette catastrophe dont la certitude nous presse d’éviter le pas en avant suicidaire ?

    2. Le Christianisme en Afrique menacé par une disparition

    Il s’agit ici d’une tentative de brosser à grands traits le tableau de la religion chrétienne telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui sur le continent africain. Elle prospère en multipliant les conversions qui forcent l’admiration de l’Église qui semble s’essouffler en Europe. Mais cela ne saurait masquer, d’une part, les signes inquiétants qui viennent de l’intérieur des communautés chrétiennes et, d’autre part, les graves menaces existentielles liées au contexte sociopolitique et culturel.

    2.1. Un Christianisme qui prospère

    La christianisation de l’Afrique remonte aux premiers siècles de notre ère. La partie septentrionale de ce continent aurait été évangélisée par l’évangéliste saint Marc. Le Christianisme antique nord-africain a produit de grandes figures qui ont fait progresser l’Église universelle. Origène (185-253), saint Athanase (297-393), saint Cyrille (375-444) ont conféré à l’École théologique et catéchétique d’Alexandrie ses lettres de noblesse. Tertullien (155-225), saint Cyprien (200-258), saint Augustin (354-430) sont également issus de la première évangélisation du continent. Sainte Félicité et sainte Perpétue ont une bonne place dans le martyrologe.

    Balayé par l’Islam ou plus exactement réduit à sa portion la plus congrue (puisque depuis cette évangélisation, des communautés chrétiennes sont demeurées en Afrique du Nord, aussi petites soient-elles), la religion chrétienne reprendra vie en Afrique aux Temps Modernes entre le XVe et le XVIIIe siècle : des régions côtières comme l’Angola, le Bénin, le Mozambique, le Madagascar et Sao Tomé connaissent leurs premiers contacts avec l’Évangile. En 1518, Mgr Henri, le fils du roi Alfonso Ier du Congo est même sacré évêque par le pape Léon X : il devient ainsi le premier successeur des apôtres, issu de l’Afrique subsaharienne. Mais le Christianisme va également disparaître de cette partie du continent : ainsi la deuxième évangélisation se solde à son tour par l’échec.

    Au XIXe siècle, la troisième phase d’évangélisation est lancée : mieux structurée, elle suscite de l’espoir en couvrant presque tout le continent et en faisant de nombreuses adhésions. Par exemple, la conversion massive des Dagara au Burkina Faso et au Ghana est inscrite dans les archives missionnaires comme un fait exceptionnel de l’époque contemporaine. Cette troisième phase d’évangélisation a donné naissance à des communautés florissantes dont l’Église universelle peut être fière. Cela émerveilla Jean Paul II qui, dans Ecclesia in Africa (n°33), a pu écrire à la suite des Pères synodaux de 1994 : « L’Afrique a répondu très généreusement à l’appel du Christ (…). Vraiment, la croissance de l’Église en Afrique depuis cent ans est une merveille de la grâce de Dieu ». En 1989, R. Luneau (1989, p. 360) qui s’appuyait sur G. Marc signalait qu’en 1980, 56% des catholiques appartenaient au Tiers-Monde et 44% au monde occidental. L’auteur prédisait qu’en 2000, 356 millions de catholiques seraient occidentaux contre 954 millions de catholiques non occidentaux et qu’en 2010, deux tiers des catholiques seraient issus du Tiers Monde dont l’Afrique.

    En 2018, les données statistiques concernant l’Afrique indiquent que l’avenir du Catholicisme pourrait décidément se jouer sur ce continent :

    [En effet l’Afrique] abrite plus de 17% des baptisés dans le monde – 228 millions en valeur absolue. La hausse des catholiques se confirme et se renforce cette année, avec 23% de plus. Cette bonne santé se double d’une hausse constante en matière de vocations sacerdotales. Avec des évolutions impressionnantes dans certains pays comme l’Ouganda (+31%), la Tanzanie (+39%) ou encore Madagascar (+65%). (https://www.cath.ch/newsf/statistiques-de-leglise-lafrique-en-hausse-exponentielle/, consulté le 28 août 2022).

    Cela n’est pas étonnant pour ce continent qui, selon le pape Benoît XVI, « représente un immense “poumon” spirituel, pour une humanité qui semble en crise de foi et d’espérance » (https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2009/documents/hf_ben-xvi_hom_20091004_sinodo-africa.html, consulté le 28 août 2022). Publiés en 2011, les résultats d’une étude permettaient également d’affirmer ceci avec certitude :

    En fait, l’Afrique subsaharienne est clairement l’une des régions les plus religieuses du monde. Dans de nombreux pays à travers le continent, environ neuf personnes sur dix ou plus, affirment que la religion occupe une place très importante dans leur vie. Selon cet indicateur clé, même les pays les moins religieux d’Afrique subsaharienne surpassent les États-Unis, l’un des pays industrialisés les plus religieux du monde (https://www.pewresearch.org/wp-content/uploads/sites/7/2011/02/sub-saharan-africa-executive-summary-fr.pdf, consulté le 28 août 2022).

    C’est sur ce continent qui se distingue par sa religiosité que prospèrent le Christianisme en général et le Catholicisme en particulier. Comme le suggérait Jean Paul II dans Ecclesia in Africa (n°34), les chrétiens africains en particulier et l’Église universelle en général peuvent légitimement rendre grâce au Dieu de Jésus-Christ, auteur de cette merveille :

    En face de la croissance formidable de l’Église en Afrique durant les cent dernières années, devant les fruits de sainteté qui ont été obtenus, il n’y a qu’une explication possible : tout cela est don de Dieu, car aucun effort humain ne pourrait avoir accompli une telle œuvre dans cette période relativement brève. Il n’y a cependant pas de place pour un triomphalisme humain. En rappelant la splendeur glorieuse de l’Église en Afrique, les Pères synodaux ne désiraient rien d’autre que célébrer les merveilles que Dieu a faites pour la libération et le salut de l’Afrique.

    Une étude plus récente portant sur l’Afrique centrale et occidentale montre que « les prêtres et les laïcs sont en grande majorité optimistes quant à l’avenir de l’Église catholique » (L. Lado, 2016, p. 292). Mais Jean Paul II a bien fait d’avoir mis en garde contre tout triomphalisme. Un coureur qui commence à prendre de l’avance sur les autres mais se permet de ralentir le pas pour fêter ses prouesses ne pourra s’en prendre qu’à lui-même s’il ne franchit pas la ligne d’arrivée en première position. Comparativement à ce qui se passe dans d’autres parties du monde, les chrétiens africains ont droit à une fierté légitime. Une question demeure cependant : que représentent les 228 millions de chrétiens en valeur absolue sur un continent qui compte la même année plus d’un milliard d’habitants ?

    Si l’on met en parallèle la croissance du Christianisme et celle de la population en Afrique, l’on comprendra mieux l’urgence missionnaire sur ce continent qui vit une croissance démographique exponentielle. Comme le rapportent D. Tabutin et B. Schoumaker (2020, p. 175), « de 2000 à 2017, la population de l’Afrique a augmenté de 58% et celle du reste du monde de 19%. Son poids est donc passé de 11% en 2000 à 14% de la population mondiale. Cette croissance demeure exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité ». J.-P. Guengant va dans le même sens en rapportant ceci sur un site français : « La population de l’Afrique subsaharienne aura été multipliée par près de 5 fois entre 1960 et 2020, contre 2,7 fois pour l’ensemble de l’Asie et 3 fois pour l’Amérique latine. Elle a dépassé le milliard en 2017. Elle représente dorénavant 14% de la population mondiale, contre 7% en 1960 » (https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/269994-croissance-demographique-de-lafrique, consulté le 28 août 2022). Face à cette croissance démographique qui affole ceux qui s’accrochent au dividende démographique, le Christianisme africain doit contenir son enthousiasme et se concentrer plutôt sur son dynamisme missionnaire, sans oublier qu’il souffre d’une insuffisance d’enracinement.

    Cette insuffisance est justement l’une des failles qui annoncent la catastrophe qui se prépare derrière l’embellie statistique et que l’Afrique doit redouter. L’advenue de cette catastrophe est d’autant plus probable que beaucoup de chrétiens semblent endormis sur le mol oreiller des acquis. Or, comme le dit J.-P. Dupuy (2002, p. 84), « la catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire alors même qu’on a toutes les raisons de savoir qu’elle va se produire, mais qu’une fois qu’elle s’est produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses. Sa réalité même la rend banale ». En ce qui concerne l’avenir du Christianisme africain, il y a des signes inquiétants que génèrent les communautés chrétiennes.

    2.2. Des signes inquiétants surgissent de l’intérieur

    S’inspirant de Peter Thiel, J.-P. Dupuy (2014, p. 167) soutient explicitement que « c’est la perspective apocalyptique qui a été en dernière instance la cause de la montée aux extrêmes dans l’optimisme ». En fait, comme le précise immédiatement le même auteur, « la montée aux extrêmes de l’optimisme procède d’un catastrophisme diffus, non réfléchi, et justifie en retour un catastrophisme rationnel ». L’optimisme est justifié au sujet du Christianisme africain non seulement au regard des résultats obtenus en un siècle, mais surtout dans la foi au Ressuscité qui est toujours vainqueur : l’Agneau immolé mais debout (cf. Ap 5,6). Les chrétiens ont certes des raisons d’être optimistes puisqu’ils poursuivent et accomplissent la mission de ce vainqueur qui a promis d’être toujours avec eux non seulement personnellement mais encore à travers « l’autre Paraclet » (Jn 14,16). Ils ne doivent pourtant pas oublier qu’il en était déjà ainsi à l’Antiquité quand l’Afrique du Nord a accueilli l’Évangile. Il en était encore ainsi à l’Époque Moderne quand l’Afrique centrale s’est ouverte à la Bonne Nouvelle qui est censée courir jusqu’aux extrémités de la terre. Or, l’Église a presque disparu en Afrique septentrionale et plus tard en Afrique noire malgré la générosité de l’Afrique centrale qui, comme cela a été signalé, a donné au monde son premier évêque noir.

    Si la voix de l’Évangile s’est presqu’éteinte par deux fois sur le continent africain, c’est fondamentalement parce que les chrétiens des régions concernées et de ces temps-là, d’un côté, et les premiers responsables de l’évangélisation, de l’autre, n’ont pas su lire les signes des temps au point de prendre en compte les enjeux du moment, et de puiser dans l’Évangile de quoi satisfaire les attentes des hommes et des femmes qui ont eu foi au Dieu de Jésus-Christ. Autrement dit, l’Église qui est semper reformanda a manqué l’occasion de se renouveler grâce à une écoute neuve de la Parole de Dieu. Tirant leçon de cela, on ne demandera pas à l’Église de s’adapter à son temps et à son milieu au prix de reformes populistes, mais d’être de son temps et de s’intéresser concrètement aux besoins des hommes et des femmes de son milieu. Cela passe par une relecture de la doctrine afin qu’une intelligence pastorale et prudente du « dépôt de la foi » et l’écoute de l’Esprit qui introduit dans la vérité entière (cf. Jn 16, 12-13), permettent d’intégrer le cri de l’homme contemporain dans le cri du Crucifié. Engagée pour le bien-être hic et nunc dans le sens du salut éternel, l’Église du Crucifié demeure tenue, dans l’humilité qu’exige la vérité, de dire à ceux et celles qu’elle sert, ce qu’elle peut faire au regard de la divine Révélation et jusqu’où elle peut aller au nom de la miséricorde de Dieu. Et face à la douleur des humains confrontés à la limite des possibilités de l’Église qui, en tant que société humaine, ne peut pas toujours satisfaire tous leurs désirs, il ne reste que l’accompagnement des personnes et des communautés dans le silence et la prière afin que l’Esprit Saint convertisse les cœurs à la vérité de l’Évangile et que la Providence ouvre de nouvelles perspectives pour la gloire de Dieu et le salut de l’Homme, de tout Homme et de tout l’Homme.

    Pour faire mentir enfin l’adage qui dit qu’« il n’y a jamais deux sans trois », l’Église en Afrique qui vit la troisième phase de son évangélisation se doit de prendre en compte les signes inquiétants qui apparaissent. S’il est vrai que l’Afrique est un « immense poumon spirituel » qui apporte de l’oxygène et une nouvelle jeunesse au Christianisme et à l’humanité, le pape Benoît XVI reconnaît avec réalisme dont il a le secret, que « ce ‘poumon’ peut aussi tomber malade. Et, à l’heure actuelle, au moins deux pathologies dangereuses sont en train de l’attaquer » (https://www.cath.ch/newsf/statistiques-de-leglise-lafrique-en-hausse-exponentielle/, consulté le 28 août 2022) : le matérialisme pratique et la pensée nihiliste et relativiste minent le catholicisme africain après avoir accumulé suffisamment de dégâts en Occident. Ces pathologies conduisent au syncrétisme et à l’abandon de la pratique religieuse et même de la foi chrétienne.

    Le syncrétisme s’entend comme le fait de mélanger plusieurs pratiques et/ou doctrines religieuses. En Afrique, le syncrétisme prospère sur fond de la Religion Traditionnelle encore vivace et qui accueille et tolère les autres pratiques religieuses. Le Dieu de la Religion Traditionnelle Africaine (RTA) n’est pas jaloux. Du moins, retranché dans son unicité et dans sa transcendance, il ne craint aucune concurrence : il est unique et ne se rabaisse pas pour rivaliser avec les autres divinités qui, en définitive, sont à son service, chacun jouant le rôle qu’il lui a assigné. De même, ces divinités ne se jalousent pas mutuellement, puisque chacune a son domaine de compétence et sa spécialité. Par exemple, Dɔw-ηmɩn, la divinité qui assure la fécondité n’entre pas en rivalité avec Kakʋɔr-ηmɩn qui facilite la prospérité des activités agricoles. La divinité (ηmɩn lale) qui veille sur les lignées maternelles ne se met pas en compétition avec la divinité (Saaηmɩn) qui gère la pluie et les puissances célestes. Chaque divinité a comme un contrat précis avec celui ou celle qui l’installe. Pour tenir ses engagements, elle exige en contrepartie que lui soit rendu le culte qui lui est dû. Et pour ceux qui invoquent une divinité donnée, ce qui importe, c’est son efficacité. Tant qu’elle répond favorablement aux invocations, ils perpétuent son culte. Si le besoin de l’invoquer cesse ou bien si son efficacité vient à être mise en doute, les adeptes se montrent de moins en moins dévoués et sont tentés d’aller voir à ailleurs.

    Au gré des besoins et des défis auxquels ils sont confrontés, les adeptes de la RTA n’hésitent pas à aller chercher les solutions partout où elles semblent se trouver. Lorsqu’on visite un sanctuaire familial en Afrique, on n’est pas étonné d’y voir plusieurs divinités ou esprits représentés côte à côte. Enfin, si les exigences d’une divinité deviennent impossibles à satisfaire, celui qui a fait alliance avec elle en installant sa statue ou ses symboles chez lui, trouve les voies et moyens pour s’en débarrasser. C’est souvent dans ces circonstances qu’il se tourne vers l’Église dont, en principe, les pasteurs ne débarrassent pas une personne de ses fétiches sans son consentement, au moins présumé.

    Cela nous rappelle un fait vécu. En mars 2008, alors que nous exercions notre ministère sacerdotal comme vicaire dans la paroisse sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de Dissin (dans le diocèse de Diébougou/Sud-Ouest du Burkina Faso), le curé avait été invité dans le village de Pèkpaw par une dame pour la délivrer d’Esprits qui la traumatisaient. Il s’était fait accompagner par un grand séminariste stagiaire et nous-même. La dame qui appelait au secours disposait d’un grand salon rempli des représentations d’Esprits devenus dangereux pour elle-même et sa famille. Il y avait également des autels derrière la maison et sur la terrasse qui, chez les Dagara, sert en fait de toiture à la maison. La dame en question ne voulait plus servir des Esprits qui exigeaient qu’elle sacrifie le dernier de ses fils, après que, par des moyens mystiques, elle leur avait déjà offert ses autres enfants. Comment s’y prenait-elle ? Sur la requête de ces Esprits, elle accomplissait tous les rites qui les autorisaient à s’emparer de la vie des victimes. Ce jour-là, nous avions mis trois heures environ à « faire le nettoyage », à la demande de la maîtresse des lieux et avec l’accord de la famille qui, du reste, se sentait soulagée par notre intervention.

    En plus des divinités, les ancêtres sont très importants pour les Africains. Chaque ancêtre relève d’une famille donnée et d’une lignée maternelle précise. Entre les ancêtres, il n’y a pas de rivalité non plus : leur devoir c’est de veiller sur leurs familles et/ou leurs lignées respectives. Dans la conscience commune des Dagara par exemple, les ancêtres vivent ensemble au Kpɩmε tẽw (Pays des ancêtres) où la jalousie en particulier et le mal en général n’existent plus. C’est pourquoi, le conflit entre ancêtres n’est pas envisageable. Dans l’au-delà, les familles s’entendent. Certains sacrifices accomplis par les terriens favorisent particulièrement des accords d’outre-tombe. Par exemple, dans le cadre du mariage chez les Dagara, le sacrifice accompli par la famille du fiancé au moment de verser la dot et celui fait par la famille de la fiancée qui reçoit la dot font valider le mariage par les parents de l’au-delà. Ainsi, les ancêtres de l’épouse autorisent-ils ceux de l’époux à surveiller et à châtier la femme en cas de faute lourde comme l’infidélité.

    Marqués dans leurs archétypes par une religion qui dispose ses adeptes à passer d’une divinité à une autre ou à composer avec autant de divinités que leurs besoins et leurs moyens le leur permettent, les Africains sont comme conditionnés pour pratiquer le syncrétisme. C’est avec cet arrière-fond culturel dit païen qu’ils ont accueilli les religions révélées, sans regarder au caractère jaloux de leur Dieu. Et pourquoi auraient-ils renoncé à vénérer Dieu dans ces religions nouvelles si elles les aident à résoudre leurs problèmes du moment ? On comprend alors pourquoi, tout en adorant le « Dieu révélé » comme le Dieu unique, certains Africains ne se gênent pas d’invoquer encore leurs divinités traditionnelles et leurs ancêtres, surtout en face des difficultés.

    Les autorités du Christianisme qui se plaignent du syncrétisme de leurs fidèles ne doivent pas ignorer que certains syncrétistes agissent avec sincérité et générosité. Un curé de la paroisse sainte Thérèse de Dissin (dans le diocèse de Diébougou) qui faisait des remontrances à l’un de ses fidèles qui consultait les divinités de la RTA, l’a appris à ses dépens. Le fidèle en question était dans un couple qui a des problèmes de fécondité. Après avoir prié en vain le Dieu de Jésus-Christ, semble-t-il, il s’est tourné vers la divinité africaine de la fécondité. Au curé qui le grondait, le fidèle a répondu à peu près ceci : « Eh Monsieur l’Abbé ! Où est le problème ? Jésus Christ donne le Ciel, mais moi je cherche un enfant pour le moment. Le dimanche, je viens à la messe pour assurer mon ciel. Pour les autres problèmes, je cherche les solutions là où il faut. Ou bien ? Si le Dieu de Jésus Christ veut vraiment notre bonheur, il doit être content que ma femme et moi ayons au moins un enfant. Jésus-Christ ne peut être contre la divinité de la fécondité ».

    Cette réponse spontanée est pleine d’enseignements et il n’est pas sûr que le curé en question les eût tirés tous, pour l’approfondissement de sa pastorale et le bien de ses fidèles. Premièrement, le couple en quête d’enfant n’a pas seulement besoin de soins médicaux et de prières, il lui faut également une catéchèse et une formation l’évangélisent jusque dans ses archétypes et renforcent sa foi. Deuxièmement, certains chrétiens ne considèrent pas le syncrétisme comme mauvais puisqu’il a des bienfaits et ne fait du mal à personne. Ils vivent d’un pragmatisme utilitariste qui doit interpeller les missionnaires chrétiens. Troisièmement, les Africains semblent avoir accouru à Jésus-Christ comme une divinité parmi tant d’autres. Tout en adorant le Dieu unique qu’ils connaissaient avant de rencontrer les religions révélées, ils invoquent le Christ sauveur comme une divinité dont la spécialité serait d’aider à parvenir au Ciel. Beaucoup d’entre eux doivent encore inscrire dans la profondeur de leur conscience que Jésus-Christ est Dieu avec le Père et l’Esprit. Ce Dieu révélé qui est en fait le même que celui de la RTA peut tout. Hormis Jésus-Christ, il n’a nul besoin d’autres intermédiaires pour sauver l’Homme dans la totalité de son être. Si les ancêtres font effectivement du bien, c’est qu’ils sont dans la gloire de ce Dieu et jouissent de ses faveurs. Quatrièmement, face aux problèmes qui assaillent les Africains, le syncrétisme se présente à certains comme une solution, celle qui fait coopérer les intermédiaires de Dieu pour le salut intégral de l’être humain. Le problème de ce type de chrétiens africains, c’est la survie quotidienne dans un monde où ils ne sentent pas suffisamment en sécurité. Cela impose au christianisme de considérer la promotion humaine comme une dimension de l’évangélisation.

    Quelle que soit ses motivations, le syncrétisme qui prend de l’ampleur et se cache de moins en moins est un défi qui éprouve l’orthodoxie des religions révélées en Afrique.

    En [effet], un nombre important de ceux qui affirment être profondément engagés envers le christianisme ou l’islam incluent également des pratiques de religions traditionnelles africaines dans leur vie de tous les jours.  Par exemple, dans quatre pays (Tanzanie, Mali, Sénégal et Afrique du sud), plus de la moitié des personnes interrogées croient que les sacrifices aux ancêtres et aux esprits peuvent les protéger du mal (https://www.pewresearch.org/wp-content/uploads/sites/7/2011/02/sub-saharan-africa-executive-summary-fr.pdf, consulté le 28 août 2022).

    Dans cette ambiance générale, les chrétiens africains ne devraient pas oublier qu’entre le syncrétisme, d’une part, qui est le signe d’une foi non assurée à cause d’une conversion insuffisante, et la transhumance religieuse, d’autre part, il n’y a qu’un pas. Or, qui dit transhumance religieuse dit abandon de la foi et de sa pratique selon une religion donnée au profit d’une autre. Aujourd’hui, certains baptisés qui ont rompu avec l’Église combattent clairement le Christianisme, même s’ils peuvent y revenir du jour au lendemain. Vu l’aigreur qui habite certains d’entre eux, on a le sentiment qu’ils ne se gêneront pas de participer à une persécution anti-chrétienne plus ou moins discrète, plus ou moins violente. Dès lors, cette exhortation de la première lettre de saint Jean (2, 18-19) invite à la méditation :

    Mes enfants, c’est la dernière heure et, comme vous l’avez appris, un anti-Christ, un adversaire du Christ, doit venir ; or, il y a dès maintenant beaucoup d’anti-Christs ; nous savons ainsi que c’est la dernière heure. Ils sont sortis de chez nous mais ils n’étaient pas des nôtres ; s’ils avaient été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. Mais pas un d’entre eux n’est des nôtres, et cela devait être manifesté.

    Au regard du contexte sociopolitique actuel qui lui est de moins en moins favorable, le Christianisme pourrait être le grand perdant du jeu de la transhumance religieuse.

    2.3. Un contexte de plus en plus difficile

    Le contexte sociopolitique et culturel en Afrique est marqué par une crise multiforme. Sur le plan sociopolitique, on assiste à une instabilité due à des frustrations alimentées par les injustices. Les rues africaines s’embrasent facilement, animées par une société civile plus conscientisée, toujours plus allergique à l’injustice et à tout ce qui est lié à la colonisation. Malheureusement, les revendications exprimées bruyamment et parfois avec violence sont ambiguës et les récupérations politiques faciles. Cela fait parfois le jeu des putschistes. Et quand les revendications corporatistes se mêlent à celles politiques, on peut aboutir à ce que le Burkina Faso a vécu par deux fois : le Soulèvement populaire de janvier 1966 et l’Insurrection d’octobre 2014. De même, il a fallu que la rue congolaise s’échauffe pour que le président Joseph Kabila cède le pouvoir en 2019, à l’issue d’élections aux résultats contestables. Parmi les crises qui forment la constellation du contexte sociopolitique africain, l’on se souvient de la « crise du troisième mandat » qui a secoué en 2019-2020 la Côte d’Ivoire et la Guinée, sans que le public ne fasse clairement la part des choses entre ce qui est anticonstitutionnel et une faute politique liée au non-respect de la parole donnée. Les guerres civiles participent pour beaucoup de l’instabilité et de l’insécurité en Afrique. Beaucoup de pays africains en ont souffert ou en souffrent encore. À cela s’ajoutent les coups d’État qui, ces dernières années, font un retour en force, surtout en Afrique francophone.

    En lien avec le contexte sociopolitique et l’ambiance religieuse marquée par la montée des fondamentalismes, l’on peut également faire cas du terrorisme qui engendre un problème sans précédent d’insécurité et affole les populations. Du reste, il a favorisé les coups d’État dans certains pays comme le Mali et le Burkina Faso et, peut-être, au Niger. Parce qu’il a une dimension fortement religieuse, le terrorisme tel qu’il s’exerce en Afrique menace l’existence de l’Église sur le continent africain. Version religieuse de ce terrorisme, le jihadisme est un mouvement armé qui ne tolère pas les autres religions. Si les jihadistes imposent à leurs coreligionnaires, sous la contrainte y compris la menace de mort, une autre pratique de l’Islam jugée plus orthodoxe à leurs yeux, ils exigent souvent des pratiquants des autres religions un changement de foi et l’adoption de certains us et coutumes empruntés à la culture arabe et intégrés dans la pratique actuelle de l’Islam. Aujourd’hui, le jihadisme est le plus grand danger qui pèse sur le Christianisme en Afrique.

    Par ailleurs, l’Afrique vit un temps de revendications culturelles légitimes, mais parfois mal éclairées. Dans un contexte de confusion favorable à la propagande et au fondamentalisme, il n’est pas rare d’entendre certains traiter les religions révélées de produits culturels venus d’ailleurs et qu’il faudrait désormais rejeter. Une religion pratiquée pendant des siècles ou près de deux millénaires sur le continent peut-elle encore être considérée comme étrangère ? Le rejet qu’ils revendiquent est censé s’accompagner d’un retour à la RTA. Cependant, est-il légitime de rejeter par piété pour les ancêtres des religions que ces mêmes ancêtres ont tolérées, accueillies et même pratiquées dans la logique de leur culture qui valorise, en Afrique plus qu’ailleurs, la liberté de conscience ? L’intolérance religieuse qui trahit un manque de sagesse n’est-elle pas une haute trahison de la culture africaine ? En mémoire des ancêtres, les défenseurs de la RTA gagneraient à ne pas corrompre leur cause en faisant y interférer un sentiment anti-occidental confus. Dans ce sens, ils devraient non seulement reconnaître que l’on peut être authentiquement africain tout en renonçant librement à la RTA, mais encore se soucier de la coexistence des religions en évitant une approche idéologique au service d’une cause politique.

    Sur ce fond de crise sociopolitique et de revendications culturelles, politiques et religieuses, on a tendance à procéder à des relectures biaisées de l’histoire, dans l’intention de remettre en cause la place et le rôle de l’Église dans la société. Ainsi, s’élèvent des critiques contre cette Église qui aurait participé au sac de cultures africaines et qui, dans beaucoup de pays, aurait une influence inversement proportionnelle à son poids numérique. Et il est à craindre que la voix des autorités chrétiennes soit de moins en moins audible dans l’espace public.

    Si l’on considère l’Église-Famille de Dieu qui est au Burkina Faso, elle semble solidement implantée et s’apprête à célébrer joyeusement les 125 ans de l’évangélisation du pays. Majoritaires en ce qui concerne le nombre d’adeptes se réclamant de Jésus-Christ, les catholiques représentent 20,1% des Burkinabè selon le Cinquième Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) réalisé en 2019 par l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD) et dont les résultats ont été publiés trois ans plus tard. Selon INSD (2022, p. 47), le Catholicisme est la deuxième religion pratiquée au Burkina, après l’Islam (63,8%). Il est la deuxième dans toutes les Régions sauf dans les Cascades où elle est troisième. Au Sud-Ouest du pays, seule région où la RTA est encore majoritaire (48,1%, ce qui est significatif), le Catholicisme occupe la deuxième place avec 23,1% ; il est suivi par l’Islam dont les adeptes représentent 19,5%.

    Par ailleurs, l’Église catholique est un partenaire sûr de l’État burkinabè dans de nombreux domaines comme le développement socioéconomique, la santé, l’éducation et l’accompagnement des personnes vulnérables. Sans compter les investissements qui passent directement par les diocèses, les congrégations religieuses et autres institutions catholiques et dont la Conférence épiscopale a, du reste, intérêt à faire régulièrement le point en ces temps de la communication, l’Église catholique a mobilisé entre 2016 et 2020 à travers l’Organisation Catholique pour le Développement et la Solidarité (OCADES-Caritas) la somme de cinquante milliards trois cent seize millions cinq cent vingt-huit mille cent soixante-dix (50 316 528 170) francs CFA soit 76 707 052,70 € pour soutenir les secteurs de la production, de la gouvernance ainsi que les secteurs sociaux. Selon les rapports annuels consolidés de cette ONG catholique portant sur la période concernée, cette somme a bénéficié à cinq millions six cent quatre-vingt-dix-neuf mille soixante-dix-sept (5 699 077) personnes sans distinction d’ethnie, de religion et de nationalité.

    L’Église catholique ne fait pas que capter les fonds étrangers pour les populations. Elle contribue à inscrire le Burkina Faso sur la liste des contributeurs à l’aide au développement, à l’international. Au niveau de l’Église catholique, l’apport du Burkina Faso à travers ses fils et filles prend la forme de collecte au bénéfice des Œuvres Pontificales Missionnaires. Ces dernières années, cette contribution semble s’être accrue au point de faire de l’Église-Famille de Dieu au Burkina Faso un exemple en Afrique de l’Ouest. Cela est, en outre, révélateur du dynamisme de cette Église locale.

    Dans le domaine du maillage du territoire, l’Église catholique qui semble être, du reste, la communauté religieuse la plus structurée, jouit d’un assez bon ancrage dans la Patrie des Hommes Intègres. Avec ses trois provinces ecclésiastiques (Bobo-Dioulasso, Ouagadougou et Koupèla), ses quinze diocèses, ses centaines de paroisses et ses milliers de Communautés Chrétiennes de Base (CCB), cette Église couvre toute l’étendue du territoire national. Grâce à ce maillage territorial doublée de l’organisation hiérarchisée du Catholicisme, les instructions venues d’en haut peuvent atteindre, en quelques heures seulement, les coins les plus reculés du territoire national.

    Mais cette Église qui semble solidement implantée peut encore disparaître. Le jihadisme qui est tombé sur le pays comme une chape de plomb et qui impose aux chrétiens des persécutions comme dans l’Église de saint Cyprien, de sainte Félicité et de sainte Perpétue, donne de comprendre que la disparition du Christianisme au Burkina Faso n’est pas une simple vue de l’esprit. Créé en 2004 avec de belles perspectives pastorales, le diocèse de Dori a suspendu ses activités dans la moitié de ses paroisses. Sous la pression du terrorisme, son champ pastoral le mieux exploité s’est pratiquement réduit pratiquement à la ville épiscopale. Fondé en 1969, le diocèse de Kaya a été également obligé de fermer environ la moitié de ses paroisses. Les diocèses de Ouahigouya, de Nouna, de Dédougou, de Tenkodogo et de Gaoua ont également fermé des paroisses. En fait, seuls quelques diocèses peuvent encore déployer leurs activités pastorales sur tous leurs territoires respectifs, mais en tenant compte de la menace terroriste qui pèse sur le pays. Si les résultats de la lutte contre l’hydre terroriste ne s’améliorent pas de façon plus significative, il est à craindre que la fermeture provisoire de paroisses finisse par concerner tous les diocèses. Dans cette logique, des diocèses pourraient être fermés ou fonctionner dans la clandestinité. En effet, on se demande si les jihadistes ne sont en train de conduire un projet occulte d’islamisation forcée et intolérante de l’Afrique.

    Enfin, le cléricalisme qui fabrique des chrétiens mal assurés et favorise les abus de pouvoir dans l’Église ne joue pas en faveur d’un Christianisme qui est appelé à prospérer dans la durée. Au sujet du cléricalisme, les résultats d’une étude publiée par L. Lado (2016, p. 291-292) donnent à réfléchir : « Si la majorité des laïcs (environ 54,8%) focalisent leurs plaintes sur les limites de la gestion cléricale de l’Église, les prêtres en majorité (48,1), pour leur part, stigmatisent le manque d’engagement des laïcs dans l’Église ». Les laïcs demandent une meilleure participation au fonctionnement de l’Église et les clercs qui sont supposés les y aider se plaignent du non-engagement de ceux-ci. Par ailleurs, quelques ecclésiastiques africains donnent, peut-être à tort, l’impression de profiter de façon éhontée de la crédulité, de la piété mal éclairée et de l’ignorance des fidèles pour se nourrir des brebis grasses et se vêtir de leur laine.

    Dans les faits, il reste beaucoup à faire pour la nécessaire et pleine responsabilisation des fidèles laïcs. Pourtant, il en est question depuis la fin du dernier concile. En ce qui les concerne, les Églises d’Afrique ne doivent pas tomber dans les travers observables dans certaines communautés occidentales où la responsabilisation des laïcs sert de prétexte à une rivalité mimétique autour du pouvoir, sous le signe d’un « ecclésio-laïcisme » qui participe d’une « montée aux extrêmes ». Par ce néologisme « ecclésio-laïcisme », nous voulons désigner un courant de pensée et d’action qui se fait de plus en plus sentir et qui envisage la responsabilisation des laïcs comme leur revanche sur le clergé. Ainsi responsabilisés, les laïcs reprennent à leur compte les tares du cléricalisme, doublées parfois d’un sens ecclésial discutable.

    Tout ce qui vient d’être rapporté montre la gravité et l’urgence de la situation de l’Église en Afrique. Cette situation presse les chrétiens d’explorer toutes les pistes possibles pour conjurer le pire qui s’annonce à l’horizon.

    3. Quelques propositions pour conjurer le pire

    En traitant de l’avenir de la religion chrétienne en Afrique à l’aide du catastrophisme éclairé, nous partageons l’idée de J.-P. Dupuy (2010, p. 45) selon laquelle « croire au destin, c’est éviter qu’il se réalise – telle est la rationalité paradoxale que je cherche à promouvoir. Cette croyance est tout le contraire d’une fascination, car elle implique une essentielle mise à distance ». Cette idée ne fait que prolonger la conviction de J. L. Borges. Cité par J. P. Dupuy (2002, p. 149), celui-ci soutient que « l’avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu. Dieu veille aux intervalles ». L’Église en Afrique a des raisons d’être optimiste puisque le Dieu de Jésus Christ « veille aux intervalles » et invite les chrétiens ainsi que les communautés à se montrer inventifs, plus actifs et toujours proactifs. C’est dans ce sens que nous préconisons quelques pistes pour conjurer le malheur qui menace la troisième phase de l’évangélisation de ce continent, à la manière d’une tornade se préparant dans le silence de la nuit.

    3.1. Prendre conscience du danger

    La première chose que l’Église doit faire à moyen et à long termes pour sa survie en Afrique, c’est de prendre vivement et activement conscience qu’elle peut encore disparaître de cette partie du monde. Elle ne peut pas se permettre d’ignorer plus longtemps l’incertitude de son avenir ; la mise en œuvre du mandat missionnaire que le Christ lui a confié peut en effet être gravement mise en mal ou même interrompue à cause d’une telle ignorance. Pour éviter cela, les chrétiens d’Afrique en général et leurs pasteurs en particulier gagneraient à adopter la posture des veilleurs. À l’invitation du Maître lui-même, ils sont tenus de veiller et de prier (cf. Mt 26,41) face à la menace du pire. Dans la perspective du catastrophisme éclairé appliqué à leur Église, veiller consiste à surveiller le nuage qui se forme à l’horizon, tout en prévoyant les moyens appropriés à la situation. Prier permet, en insistant auprès du Seigneur, de faire en sorte que ce nuage n’accouche pas d’une tempête dévastatrice mais plutôt donne lieu à une pluie bienfaisante comme au temps d’Élie (cf. 1R 18, 43-45). Veiller et surveiller ou bien veiller pour surveiller, tout cela suppose que l’Église d’Afrique affine son sens d’anticipation et investisse ses forces spirituelles et matérielles dans la proactivité, comme le suggère J.-P. Dupuy (2010, p. 46) :

    Afin de nous inciter à veiller, le catastrophisme éclairé, au sens où je l’entends, consiste à se projeter par la pensée dans le moment de l’après-catastrophe et, regardant en arrière en direction de notre présent, à voir dans la catastrophe un destin – mais un destin que nous pouvions choisir d’écarter lorsqu’il en était encore temps.

    Pour se conformer à ces propos du théoricien du catastrophisme éclairé, l’Église d’Afrique devra se convaincre que sa disparition n’est plus impossible. Elle devrait même s’imaginer en train de sombrer et, alors, travailler à éviter ce naufrage dans les faits. Au lieu de se laisser engourdir par la peur et le découragement, cette Église soutenue par la promesse du Seigneur que les forces du mal ne prévaudront jamais contre elle (cf. Mt 16,18) verra ses énergies se décupler. Sans céder à la panique, pasteurs et fidèles du Christ rameront courageusement sur la mer agitée en attendant que le Seigneur calme les eaux déchaînées comme en Mc 4,35-41.

    3.2. Redoubler d’efforts dans l’évangélisation et l’unité

    Ramer courageusement sous la pression de la menace consiste, pour l’Église d’Afrique, à redoubler d’efforts dans l’évangélisation et la recherche de l’unité des chrétiens. L’évangélisation, c’est la raison d’être de l’Église : elle existe pour évangéliser et ne se comprend qu’en évangélisant, c’est-à-dire en communiquant, dans la foi, la Bonne Nouvelle du Salut qui est Vie jaillissante et Joie débordante. Parce qu’ils constituent cette Église qui est missionnaire du fait de sa nature, les chrétiens sont chargés collectivement et individuellement d’évangéliser en paroles et en actes. À la suite de saint Paul, apôtre des nations, chaque baptisé devrait pouvoir s’écrier : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’évangile » (1 Co 9,16). C’est la vive conscience missionnaire qui a jadis poussé des hommes et des femmes à quitter leurs pays pour risquer leur vie en Afrique, en y annonçant la Bonne Nouvelle du salut. Ils et elles ont transmis aux Africains la flamme de l’Évangile comme dans une course de relais. Devenus leurs propres missionnaires, les Africains se doivent de garder vive cette flamme et de la transmettre au monde et aux générations futures, même si les nuages s’amoncellent à l’horizon et la tempête menace dangereusement. Hier comme aujourd’hui, l’urgence missionnaire demeure la même.

    Malheureusement, évoluant dans des îlots chrétiens comparativement à la grande masse de leurs concitoyens qui n’ont pas encore reçu la lumière de l’Évangile, certains baptisés vivent comme s’ils étaient dans des sociétés de tradition chrétienne : ils se contentent d’entretenir leur foi pour obtenir leur salut en oubliant que beaucoup de frères et de sœurs en humanité attendent encore, consciemment ou inconsciemment, de recevoir l’Évangile de la vie. Dans ces îlots chrétiens dispersés sur une mer constituée de non-chrétiens, certains pasteurs mettent en œuvre une pastorale de chrétienté en contexte catéchuménal : ils vivent, parlent et agissent pour les chrétiens en oubliant qu’ils doivent aller ailleurs ou regarder ailleurs afin que là aussi la Bonne Nouvelle soit annoncée de manière à susciter au Christ des disciples, toujours plus nombreux et plus convaincus. Une pastorale de chrétienté dans des contrées globalement catéchuménales, est une erreur missionnaire aux conséquences désastreuses.

    En outre, si l’Église d’Afrique a le droit d’être fière du nombre des baptêmes adultes célébrés chaque année, elle ne devrait pas oublier que beaucoup de ces néophytes proviennent de familles chrétiennes, peut-être pour la honte de leurs parents négligents et même des communautés chrétiennes barricadées derrière des « douanes pastorales » (https://fr.zenit.org/2013/05/27/abolir-les-douanes-pastorales/, consulté le  22 août 2024) selon les mots du Pape François. Enfin, il est à craindre que la présence du jihadisme, la montée des fondamentalismes et les revendications culturalistes anti-chrétiennes qui se développent, ne conduisent les communautés chrétiennes à se replier sur elles-mêmes. En ces temps d’incertitude, la question de Dieu jadis entendue par Isaïe doit résonner de nouveau aux oreilles des chrétiens : « Qui enverrai-je, et qui marchera pour nous ? » (Is 6,8). Chacun doit avoir le courage de répondre à cet appel en sachant que « marcher » pour le Seigneur est plus que jamais dangereux : il suppose une disponibilité pour le sacrifice suprême, même si personne ne le souhaite. En prenant au sérieux la catastrophe qui se prépare et l’annonce de l’Évangile qui urge, on peut accorder du crédit à la thèse de J.-P. Dupuy (2002, p. 196) selon laquelle « l’avenir figé en destin est pour les agents à la fois un poison et un remède ». Le poison que risquent individuellement ou collectivement les chrétiens d’Afrique, c’est la « dé-Mission » à l’heure de la menace. Cette « dé-Mission » constituerait une trahison mortelle susceptible de hâter la catastrophe. Le remède, c’est que la prise de conscience par rapport à la situation actuelle suscite un nouveau souffle missionnaire et un courage qui, ensemble, relèvent les défis.

    Tout en redoublant d’efforts dans le champ missionnaire, les chrétiens d’Afrique devraient accorder une attention particulière à l’unité des chrétiens. En effet, ils scandalisent bien souvent les non-chrétiens en étalant sous leurs yeux l’affreux spectacle de leurs divisions. Engagés pour la cause du même Christ, ils n’hésitent pas à se dénigrer mutuellement devant ceux qu’ils veulent convertir. Cela fait que les destinataires de leur annonce ne savent pas parfois à qui faire confiance. De fait, comme l’enseignait Vatican II dans Unitatis Reintegratio (n°1) consacré à l’œcuménisme,

    Une seule et unique Église a été fondée par le Christ Seigneur. Et pourtant plusieurs communions chrétiennes se présentent aux hommes comme le véritable héritage de Jésus Christ. Tous certes confessent qu’ils sont les disciples du Seigneur, mais ils ont des opinions différentes. Ils suivent des chemins divers, comme si le Christ lui-même était divisé. Il est certain qu’une telle division s’oppose ouvertement à la volonté du Christ. Elle est pour le monde un objet de scandale et elle fait obstacle à la plus sainte des causes : la prédication de l’Évangile à toute créature.

    Ainsi, ceux qui sont censés bénéficier des efforts missionnaires sont plutôt perturbés et se demandent bien souvent : « Quel est ce Jésus-Christ sauveur qui apporte la paix et l’unité et que les chrétiens nous proposent dans la désunion et parfois dans une rivalité haineuse ?» Le souci de l’efficacité missionnaire impose aux chrétiens d’Afrique de surmonter leurs divisions en retournant à l’essentiel : Jésus Christ. Ils se rappelleront que c’est à l’amour qu’ils auront les uns pour les autres qu’on les reconnaîtra comme les disciples du Christ (cf. Jn 13,35). C’est encore à leur unité que le monde croira plus facilement en Jésus Christ l’envoyé du Père qui apporte le salut (cf. Jn 17,21). Mais sans inculturation, il n’y a pas de fécondité missionnaire qui évite la catastrophe à l’Église en Afrique.

    3.3. Avancer dans l’inculturation et l’interculturalité

    Pour conjurer la catastrophe qui la menace, l’Église en Afrique doit avancer sur les chemins de l’inculturation qui est la forme majeure que prend, sur ce continent, l’évangélisation en profondeur. Malheureusement, dans certains pays, après le zèle postconciliaire, l’inculturation semble perdre de sa vigueur. On observe les signes d’un retour anachronique et désolant à une certaine romanité qui ne sert pas l’Évangile en Afrique. Par exemple, l’aube-chasuble qui résulte du combat des aînés dans le sacerdoce est de plus en plus abandonné au profit de l’aube romaine. Réalisées dans l’élan postconciliaire, certaines constructions ou décorations de lieux de culte sont remises en cause au motif qu’elles ne seraient pas très orthodoxes, « catholiquement ». Malgré les critiques dont elle fait l’objet et les tentatives de retouches qui pourraient la menacer, l’église de Boni dans le diocèse de Dédougou (Burkina Faso) peut être considérée comme un bel exemple d’inculturation d’un lieu de culte. Par ailleurs, à la suite du rite zaïrois, certains pays ont également déposé à Rome des projets de rites liturgiques propres, mais les ont pratiquement et tacitement abandonnés par la suite… De même, l’on assiste parfois à des liturgies qui seraient bien applaudies en Occident, mais qui, sur place, laissent les fidèles indifférents : ceux-ci donnent l’impression d’accomplir scrupuleusement un rite qui, malheureusement, ne résonne pas en eux. Enfin, le retour de la soutane noire dans des pays de fortes chaleurs donne à réfléchir : volonté individuelle de se faire remarquer ? Baisse des températures à l’heure du réchauffement climatique ? Développement d’un esprit réactionnaire qui singe une certaine romanité ? En tout, les adeptes de ces marches-arrières devraient s’interroger sur la plus-value de leurs attitudes réactionnaires, en matière d’évangélisation. En Afrique, le christianisme sera africain tout en restant dans la communion avec l’Église universelle, ou bien il disparaîtra de nouveau.

    Mais les acteurs de l’inculturation se doivent d’agir sur le temps long. Il s’agit en fait d’un processus qui peut certes connaître des ralentissements, des hésitations et même des passages à vide, mais qui doit se poursuivre pour la gloire de Dieu et le salut du monde en général et de l’Afrique en particulier. Au sujet de l’inculturation comme processus, la Commission Théologique Internationale a pu écrire ceci : « Le processus d’inculturation peut être défini comme l’effort de l’Église pour faire pénétrer le message du Christ dans un milieu socioculturel donné, appelant celui-ci à croître selon toutes ses valeurs propres, dès lors que celles-ci sont conciliables avec l’Évangile » (https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/cti_documents/rc_cti_1988_fede-inculturazione_fr.html, consulté le 28 août 2022).

    En ce qui la concerne, la vraie inculturation consiste à communiquer Jésus-Christ à tel point que l’adhésion suscitée soit accompagnée d’une espérance qui met route. Cette adhésion affectera positivement le sens que les individus ont de la vie, illuminera la société et la culture et enrichira l’Église universelle. En Afrique, l’inculturation est censée aider chacun à accueillir la Bonne Nouvelle en tant qu’Africain et, moyennant la conversion qu’imposent les exigences de l’Évangile, à trouver son bonheur dans le salut qu’offre le Christ. Ce salut est un tout qui assume les attentes profondes de l’homme dans l’histoire et dans l’éternité en Dieu. Il concerne tout le monde et chacun pris individuellement. Dans sa mission évangélisatrice en Afrique, l’Église ne peut biaiser avec l’inculturation. Or, on a parfois l’impression que certains voudraient parfois se contenter de raccourcis vécus dans la liturgie. Inculturer, ce n’est pas saupoudrer les célébrations liturgiques d’éléments folkloriques issus sinon exhumés de milieux culturels qui ont changé ; c’est plutôt pénétrer une culture donnée de l’Évangile au point d’en convertir le génie. Dans ce sens, il est intéressant de constater que dans la version matthéenne du mandat missionnaire (cf. Mt 28, 18-20), Jésus ne demande pas de convertir les peuples (le concept « peuple » est politique et difficile à définir), mais les ethnies (ou nations) qui sont caractérisées par leurs spécificités culturelles.

    Au sujet de l’inculturation, ces propos du successeur de saint Pierre prononcés en Malawi en 1989 et repris au n°48 de Ecclesia in Africa sont d’une pertinence particulière pour tout le continent :

    Je vous lance un défi aujourd’hui, un défi qui consiste à rejeter un mode de vie qui ne correspond pas au meilleur de vos traditions locales et de votre foi chrétienne. Beaucoup de personnes en Afrique portent leur regard, au-delà de l’Afrique, vers la soi-disant liberté du mode de vie moderne. Aujourd’hui je vous recommande vivement de regarder en vous-mêmes. Regardez les richesses de vos propres traditions, regardez la foi que nous célébrons dans cette assemblée. Vous trouverez ici la véritable liberté, vous trouverez ici le Christ qui vous conduira à la vérité.

    S’appropriant les résultats du synode de 1994, les chrétiens africains et leurs pasteurs devraient considérer « l’inculturation comme une priorité et une urgence dans la vie des Églises particulières pour un enracinement réel de l’Évangile en Afrique », selon Ecclesia in Africa (n°59). Du reste, ce synode avait ouvert des perspectives intéressantes en matière d’inculturation ; mais elles ne sont pas encore pratiquées sérieusement. C’est le cas du culte des ancêtres dont parle expressément dans Ecclesia in Africa (n°43 et 64). Or, dans le vécu quotidien de la foi, ce culte pose beaucoup de problèmes aux chrétiens africains.

    Dès qu’une société est touchée dans son intimité culturelle par l’Évangile qui est Vérité et Vie, ses valeurs subissent un discernement et celles qui sont positives gagnent en qualité. Comme le rappelle la Commission Théologique Internationale, « le terme inculturation inclut l’idée de croissance, d’enrichissement mutuel des personnes et des groupes, du fait de la rencontre de l’Évangile avec un milieu social » (https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/cti_documents/rc_cti_1988_fede-inculturazione_fr.html, consulté le 28 août 2022). Autrement dit, l’Évangile engage sur les chemins d’une croissance qui enrichit.

    Ainsi envisagée, l’évangélisation comme inculturation est une tâche infinie puisque les cultures sont dynamiques. L’Église se doit d’accomplir cette tâche en ouvrant les cultures les unes aux autres. Ouverte à l’universel au nom de sa catholicité, cette Église accueille tous les peuples et toutes les ethnies qui se présentent à elle, parce que convoqués par Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés. L’Église-Famille de Dieu est une famille des peuples et des cultures. Elle est fondamentalement multiculturelle. C’est avec leurs différences et leurs spécificités culturelles que les hommes et les femmes cheminent ensemble vers Dieu. Dès lors, si l’inculturation permet à chacun d’entendre l’Évangile dans sa langue et d’adhérer à Jésus-Christ sans renoncer à son ethnos, à son ipséité culturelle, elle doit être complétée par l’interculturalité.

    On parle d’interculturalité quand l’Évangile qui pénètre différentes cultures les pousse à s’ouvrir mutuellement dans le sens de la communion. C’est cela qui fait de l’Église une communion de cultures que Dieu pénètre de l’Esprit du Ressuscité. Celui-ci renouvelle et purifie tout pour la gloire du Père et le salut du monde. Du reste, aucune culture n’est fermée sur elle-même. En Afrique, l’interculturalité aidera les communautés chrétiennes et les institutions ecclésiales à surmonter un ethnocentrisme qui caractérise les cultures africaines et, dans les institutions ecclésiales internationales, prend parfois la forme d’un chauvinisme qui est contraire à l’esprit de l’Évangile. L’interculturalité conduira à un enrichissement mutuel des cultures dans la confiance, pour la gloire de Dieu et le salut des Africains.

    Dans l’élan d’inculturation et d’interculturation, l’Église en Afrique gagnerait également à procéder à une relecture interprétative et appropriative du droit canonique, de la liturgie et de la morale chrétienne en prenant en compte des valeurs culturelles positives du milieu. Les attentes non satisfaites et les peurs poussent en effet les baptisés dans le syncrétisme et décident certains à prendre franchement le chemin du retour vers la Religion Traditionnelle Africaine. Pour ce qui est par exemple de la célébration des funérailles, on doit garder en mémoire que c’est une célébration de la vie qui peut provoquer toujours la joie à l’occasion de la mort qui angoisse. Dans beaucoup de cultures africaines, elle vise non seulement à accompagner le défunt dans l’au-delà, mais encore à aider les personnes éplorées à vivre le deuil en surmontant la disparition d’un être cher. C’est un ensemble de cérémonies qui s’étale dans le temps et peut durer plus d’une année. Elles mettent en action le réseau relationnel des personnes concernées et recourent à des symboles qui parlent du défunt, apaisent les vivants et les instruisent sur l’au-delà.

    Dans le souci d’une orthodoxie catholique qui élimine les traces « païennes » de cette célébration des funérailles et qui économise le temps et les moyens, certaines Églises particulières donnent l’impression de réduire la célébration des funérailles en quelques actes précis : veillée de prière, levée de corps, messe, absoute et enterrement. Une autre messe est souvent célébrée plus tard et parfois tient lieu de messe de funérailles. Si sa forte dimension spirituelle permet d’accompagner le défunt dans la rencontre avec son Seigneur, on peut se demander si cette façon de célébrer la vie à l’occasion de la mort ne fait pas l’économie d’une inculturation en profondeur et si elle n’abandonne pas les familles éprouvées, quant à la gestion psychologique de la douloureuse séparation d’avec un être cher. Concernant le décès des personnes consacrées dont l’Église s’approprie les obsèques, certains diocèses et congrégations religieuses réduisent les funérailles à la veillée, à la levée du corps et à la messe suivie de l’absoute. Dans certains cas, on est tenté de les accuser de non-assistance à des familles humaines éprouvées, après avoir donné généreusement leur fils ou fille à la sainte Église de Dieu qui est amour et consolation. En outre, si cette façon de faire pose moins de problème dans les diocèses qui partagent la même culture, elle n’est pas recevable à l’échelle d’un pays.

    Contrairement à ce qui se passe dans d’autres du diocèses du Burkina Faso, le diocèse de Diébougou par exemple fait autrement : il intègre les manifestations culturelles dans la célébration chrétienne des funérailles. Lors des obsèques d’une personne consacrée (prêtre, religieux, religieuse), le corps est déposé à l’Église où les fidèles sont invités à se recueillir. Pendant ce temps, lamentations, pleurs et autres manifestations culturelles se déroulent dehors, sur la place de l’Église, en attendant l’absoute et l’enterrement qui constituent le point culminant des célébrations funéraires. À la fin de la célébration commune vécue en Église-Famille, la communauté chrétienne conduite par le curé accompagne la famille éprouvée dans son village où aura lieu une dernière séance de pleurs accompagnés de musique funèbre. Souvent appliquée aux Dagara, cette façon de faire est en principe susceptible d’adaptations. Ainsi, elle prendra en compte la culture de toute personne consacrée dont on célèbre les obsèques dans ce diocèse. Le tout, c’est de célébrer les funérailles et de vivre le deuil à la lumière de la foi et de l’espérance chrétiennes, en communion avec les familles éplorées et en tenant compte des exigences fondamentales de la culture quand elles ne sont pas contraires à l’Évangile.

    À regarder de près, la célébration des funérailles peut être un lieu privilégié de dialogue entre l’Église catholique, la RTA et la société.

    3.4. Promouvoir un double dialogue

    Un double dialogue s’impose désormais : dialogue entre les religions d’une part et dialogue entre les religions et la société d’autre part. Pour sa part, le Christianisme est appelé à entrer en dialogue avec les autres religions. La position de l’Église catholique au sujet de ces religions a évolué positivement et de façon notable selon le point fait par A. V. Mukena Katayi (2007, p. 161-182). Sans avoir renoncé à son excellence comme voie de salut, Jésus-Christ étant hier comme aujourd’hui « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14,6), l’Église catholique a reconnu officiellement la liberté religieuse lors du deuxième concile du Vatican (1962-1965). Prenant acte du pluralisme religieux, elle plaide depuis lors pour le dialogue entre les religions qui, en fait, sont toutes au service de l’être humain en quête de salut. Elle invite à une coexistence pacifique et sans discrimination entre les différentes religions. À ce sujet, les derniers mots de Nostra Aetate (n°5) sont sans ambiguïté :

    L’Église réprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation dont sont victimes des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur condition ou de leur religion. En conséquence, le saint Concile, suivant les traces des saints Apôtres Pierre et Paul, prie ardemment les fidèles du Christ « d’avoir au milieu des nations une belle conduite » (1 P 2, 12), si c’est possible, et de vivre en paix, pour autant qu’il dépend d’eux, avec tous les hommes, de manière à être vraiment les fils du Père qui est dans les cieux.

    Ce dialogue dont l’Église ne cesse de louer les vertus depuis le concile Vatican II, est incontournable dans un monde où les chrétiens « ne constituent aujourd’hui encore qu’un tiers environ de la population mondiale. Ils auront d’ailleurs à vivre dans un monde qui éprouve une sympathie grandissante pour le pluralisme en matière religieuse » (https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/cti_documents/rc_cti_1988_fede-inculturazione_fr.html, consulté le 28 août 2022). Le dialogue est important comme l’a rappelé récemment le Pape François dans Fratelli tutti (n°198) en ces termes : « Se rapprocher, s’exprimer, s’écouter, se regarder, se connaître, essayer de se comprendre, chercher des points de contact, tout cela se résume dans le verbe “dialoguer”. Pour nous rencontrer et nous entraider, nous avons besoin de dialoguer ».

    Ce dialogue ne concerne pas que les individus. Il doit mobiliser également les institutions et les religions. Le dialogue interreligieux est chemin de paix dans un monde marqué par la montée de fanatismes religieux meurtriers. Passer dix années à discuter sur un sujet en quête de solution vaut mieux qu’une journée de guerre. Par leur dialogue, les religions peuvent offrir « une contribution précieuse à la construction de la fraternité et pour la défense de la justice dans la société » comme l’enseigne Fratelli tutti (n°271). Citant immédiatement les évêques indiens, le souverain pontife rappelle immédiatement que « l’objectif du dialogue est d’établir l’amitié, la paix, l’harmonie et de partager des valeurs ainsi que des expériences morales et spirituelles dans un esprit de vérité et d’amour ».

    Ainsi envisagé, le dialogue doit être une priorité pour l’Église en Afrique menacée par la montée de fanatismes religieux, intolérants et meurtriers, ainsi que par les reproches parfois justifiés qui lui sont adressés relativement au mépris de la RTA et aux abus dont peuvent être coupables les pasteurs. Une certaine prudence pastorale voudrait que l’on ne s’empresse pas de détruire des convictions qui ont fait vivre des collectivités entières, sans s’être assuré de la possibilité, à court terme, d’y substituer quelque chose de plus valide. En fait, c’est la peur du syncrétisme qui est à l’origine de ce mépris. On assiste parfois à des efforts déséquilibrés de dialogue, selon que c’est avec l’Islam ou avec la RTA. Or, en matière de dialogue interreligieux en Afrique, la RTA doit pouvoir prétendre aux mêmes droits que l’Islam. Les chrétiens sont souvent heureux et fiers de communier avec les musulmans à leurs fêtes religieuses, mais s’interdisent souvent de communier avec leur parents et amis de la Religion Traditionnelle, accusée de satanisme. La difficulté à dissocier le culturel du cultuel, tout comme l’absence d’une organisation structurée, ne facilite pas le dialogue avec la RTA. Enfin, une certaine méconnaissance des RTA de la part de certains pasteurs catholiques autochtones est à déplorer.

    Du reste, plus qu’une simple stratégie de survie en milieu hostile ou potentiellement hostile, ce dialogue doit être l’expression non seulement de l’amour de Dieu qui va au-devant de tout être humain, mais encore celle de la fraternité universelle. En tout, en entrant en dialogue, les chrétiens catholiques doivent se rappeler que l’Église « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui (…) reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ». La vérité de cette affirmation de Nostra Aetate (n°2) est telle qu’elle a été reprise par Fratelli tutti (n°277).

    En d’autres termes, il est temps que l’Église catholique soigne davantage ses relations avec la RTA. S’il manque à cette religion une organisation formelle qui facilite un dialogue institutionnel, le dialogue de vie conduit par les fidèles des deux religions doit recevoir une importance accrue. Il ne s’agit pas de canoniser ce qui se passe dans cette religion, mais de prendre au sérieux ses adeptes dans leur quête de Dieu. Évangéliser les adeptes de la RTA qui croient déjà au Dieu unique, ce n’est pas les arracher à Satan, mais les aider à comprendre que tout ce que leurs Pères cherchaient à tâtons en se confiant à des intermédiaires qui ont parfois abusé de leur crédulité, est offert dans le Christ en qui Dieu s’est fait proche définitivement. Sa Passion-Mort-Résurrection a rendu vains tous les sacrifices et sauvés nos ancêtres qui ont vécu dans la droiture ou simplement ont pu s’ouvrir à la miséricorde de Dieu qui ne peut faire du mal. Sauvés, nos ancêtres font partie de la foule innombrable du Ciel. Entrés dans la gloire de Dieu qui est bon et tout-puissant, ils n’ont pas besoin d’être craints, mais d’être aimés, vénérés et invoqués afin qu’ils mobilisent la providence divine en notre faveur.

    Le dialogue interreligieux ne suffit cependant pas à conjurer la disparition prochaine du christianisme en Afrique. Il doit être complété par un dialogue des religions avec la société. À ce niveau, les deux médiations prônées par J. M. Ferry (2016, p. 160) méritent attention :

    Médiation théologique et médiation juridique se tiennent chacune à un pôle de la transformation des institutions et convictions privées en normes et institutions publiques. Tandis que la médiation juridique n’intervient que sur la base des considérations ayant largement filtré les arguments recevables par la raison publique, la médiation théologique entre en fonction bien en amont de cette raison publique, en allant puiser ses éléments thématiques jusque dans les profondeurs cryptées de récits condensés, archivés dans des traditions devenues opaques.

    En fait, la médiation théologique exige que les religions tiennent un langage accessible au plus grand nombre, de sorte à éclairer le débat public surtout sur des questions dont les postulats relèvent de leur compétence. Pour sa part, le pape Benoît XVI a insisté dans Caritas in Veritate (n°11) sur le rôle public de la religion, pas seulement du point de vue de ses œuvres caritatives, mais aussi du point de vue de l’annonce de l’évangile. En ce qui le concerne, le Pape François enseigne à juste titre dans Fratelli tutti (n°275) qu’« il est inadmissible que, dans le débat public, seuls les puissants et les hommes ou femmes de science aient droit à la parole. Il doit y avoir de la place pour la réflexion qui procède d’un arrière-plan religieux, recueillant des siècles d’expérience et de sagesse ». Concernant l’Afrique, la raison publique est encore trop structurée par le religieux pour que des décisions importantes puissent être prises sans égards pour les religions.

    Pour ce qui est de la médiation juridique, J. M. Ferry la définit comme la formalisation en langage juridique des convictions partagées en amont, afin qu’elles règlent la vie collective et individuelle en aval. La médiation théologique permet en amont d’inscrire les visions et valeurs religieuses dans la raison publique pour que la médiation juridique les rende en aval praticables dans le quotidien. Sous la forme de loi, la médiation juridique réglemente la mise en œuvre des convictions largement partagées et permet ainsi d’en vivre sereinement en aval, dans le cadre de la République. Ces deux médiations peuvent contribuer à propager la joie de l’Évangile.

    3.5. La joie de l’Évangile au défi du développement

    Comme annonce du salut, l’Évangile est une bonne nouvelle qui apporte la joie. En tant que messagers de cette Bonne Nouvelle, les chrétiens sont en principe des témoins de la joie. L’homme étant une totalité, la joie spirituelle ne suffit pas dans l’histoire. Elle a besoin de conditions matérielles et socioéconomiques pour concerner l’être humain qui est corps, âme et esprit. Annoncer au monde la Bonne Nouvelle du salut, suppose en fait que l’on travaille à lui apporter cette joie qui embrase les humains dans la totalité de leurs êtres respectifs. « Ainsi l’annonce d’un salut qui ne serait pas capable de donner sens, valeur et bonheur à la vie actuelle de l’homme, et de lui apporter une première réconciliation avec le monde, les autres, lui-même et Dieu, ne serait qu’un opium », comme le dit B. M. Somé (2007, p. 16). Par ailleurs, selon le même auteur, « on ne saurait tergiverser sur le fait que Jésus dans sa prédication sur le Royaume n’a pas ignoré les besoins des hommes en santé physique et morale, en bien-être matériel et socioéconomique, même si c’est en vue d’un plus grand bien » (B. M. Somé, 2007, p. 117). Justement, les guérisons opérées par Jésus apportaient du bien-être aux corps. C’est ce que confirme R. Schwager (2011, p. 55) qui soutient :

    Lorsqu’il [Jésus] imposa ses mains aux premiers (malades), la tension monta visiblement. Les malades furent de nouveau touchés comme par la foudre. Plus d’un cœur se défit ainsi d’anciens engourdissements et un bien-être inconnu jusqu’alors traversa les corps.

    Ce théologien austro-suisse fait remarquer huit pages plus loin que les corps des personnes qui accouraient près de Jésus « avaient faim et soif de guérison et de bénédiction, et cette faim et cette soif entrèrent entièrement en résonnance avec sa propre attente passionnée de la venue du Royaume de Dieu ».

    On retient de tout cela que l’authentique messager de la Bonne Nouvelle du Salut doit être un acteur de la promotion humaine qui permet d’avoir sur terre un avant-goût de la joie éternelle. Même s’ils sont ambigus, les succès terrestres qui apportent du bonheur à l’être humain ont une portée salvifique. Dès lors, le combat pour le développement socioéconomique et politique doit faire partie de l’œuvre d’évangélisation en Afrique où les témoins et les destinataires de la Bonne Nouvelle évoluent quotidiennement à l’ombre de la mort, traqués par une misère multiforme qui insulte la gloire de Dieu. S’investir dans le développement socioéconomique, ce n’est donc pas pour l’Église aider lointainement l’État par pitié pour les citoyens qui souffrent ; c’est fondamentalement permettre aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui d’expérimenter le « déjà-là » du salut de Dieu et de se préparer à son « pas-encore » qui sera définitif et incommensurable.

    Il résulte de ce qui précède que soutenir les peuples d’Afrique dans leur combat pour le mieux-être n’est ni facultatif, ni supplémentaire pour l’Église : son avenir s’y joue. Certes, il n’est pas question d’attirer les affamés au Christ en les appâtant avec du pain ; mais plutôt de faire en sorte que la puissance de l’Évangile fasse porter à la terre les fruits dont les êtres humains ont besoin pour vivre dignement et se préparer pour le Ciel. Et pour ce qui est de l’Afrique, il est intéressant de faire remarquer que c’est la pauvreté qui, en grande partie, alimente le syncrétisme et la transhumance religieuse. À travers le syncrétisme, beaucoup d’Africains cherchent en effet à se garantir les conditions du bonheur terrestre. On le sait également, c’est en partie la pauvreté qui pousse des jeunes dans le jihadisme qui menace les États et l’Église.

    Au regard de tout cela, on peut dire que l’évangélisation qui intéresse l’Afrique souffrant d’une misère qui n’honore pas le Dieu sauveur, c’est celle qui participe à améliorer les conditions de vie des fils et filles de ce continent en leur faisant expérimenter hic et nunc l’avant-goût de la joie éternelle promise et annoncée. Dans ce sens, ceux qui portent le salut chrétien à l’Afrique ont intérêt à faire du quatrième chapitre de Evangelii gaudium (n°177-258) du Pape François leur vade-mecum. Pour des personnes qui luttent afin de s’assurer la pitance quotidienne, le meilleur lieu de rencontre du Ressuscité qui, au besoin braise le poisson, n’est-il pas là où elles peinent, en attendant que sa voix se fasse entendre, comme en Jn 21, 1-14 ? Dans ce sens, l’on peut se permettre de dire que l’Église devra toujours garder vif le souci du bien-être historique des Africains, si elle ne veut pas « disparaître » de ce continent préoccupé par la survie quotidienne.

    Conclusion

    En définitive, s’il y a des raisons d’être fier du christianisme en Afrique, cette fierté n’en appelle pas au triomphalisme. De fait, la réalité du moment laisse apparaître des signes inquiétants comme le niveau de syncrétisme. Le contexte sociopolitique et culturel découvre au monde la fragilité de cette religion révélée et au sujet de laquelle Paul VI a pu dire le 18 octobre 1964 : « L’Afrique est une terre d’évangile. L’Afrique est une nouvelle patrie du Christ » (https://www.vatican.va/content/paul-vi/la/homilies/1964/documents/hf_p-vi_hom_19641018_martiri-uganda.html, consulté le 28 août 2022). L’instabilité politique, la montée des fondamentalismes et le terrorisme sont également des signes inquiétants. Le tout donne d’apercevoir des nuages qui s’amoncellent dangereusement à l’horizon : le Christianisme peut de nouveau disparaître du continent africain. C’est du moins ce que donne de comprendre la théorie du catastrophisme éclairé, promue par J. P. Dupuy. En rappel, cette théorie est fondée sur l’idée selon laquelle une catastrophe qui s’annonce peut toujours être conjurée, pourvu qu’on la prenne au sérieux.

    Envisager une nouvelle disparition du Christianisme relève d’une prophétie de malheur qui n’est peut-être pas supportable pour les oreilles bien faites. Mais comme le recommande H. Jonas (1995, p. 73), « il faut prêter l’oreille à la prophétie de malheur plutôt qu’à la prophétie de bonheur ». Le même auteur précise plus loin que « (…) en matière d’affaires d’un certain ordre de gravité – celles qui comportent un potentiel apocalyptique – on doit accorder un plus grand poids au pronostic de malheur qu’au pronostic de salut » (H. Jonas, 1995, p. 79). Pour conjurer la disparition de la religion chrétienne sur le continent africain, des propositions ont été formulées : elles vont de la prise de conscience de la gravité et de l’imminence du danger à l’implication du Christianisme dans le développement en passant par la dynamisation de l’élan missionnaire, l’inculturation, l’interculturalité et un double dialogue. En tout, c’est dans l’aujourd’hui de leur vie que les chrétiens africains doivent, en communion avec l’Église universelle, s’inquiéter au sujet de l’avenir de leur foi. Prendre dès maintenant au sérieux la menace de la nouvelle disparition ou bien être emporté plus tard par elle, c’est la terrible alternative à laquelle est confronté le christianisme africain. La bonne option suppose des décisions courageuses et des actions fortes.

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