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    • 4. LES LOIS ANTHROPOLOGIQUES JOUSSIENNES ET LES ENJEUX PÉDAGOGIQUES DE LA LITTÉRATURE ORALE AFRICAINE

    4. LES LOIS ANTHROPOLOGIQUES JOUSSIENNES ET LES ENJEUX PÉDAGOGIQUES DE LA LITTÉRATURE ORALE AFRICAINE

    4.   LES LOIS ANTHROPOLOGIQUES JOUSSIENNES ET LES ENJEUX PÉDAGOGIQUES DE LA LITTÉRATURE ORALE AFRICAINE

    (1) BONGO-PASI MOKE SANGOL Willy

    Université de Kinshasa (République Démocratique Congo)

    bongopasi@yahoo.fr

     

    (2) MUKWASA GIPELA LEMBISA Marie-Claire

    Université de Kinshasa (République Démocratique Congo)

    mukwasamarieclaire@yahoo.fr

    Résumé

    L’oralité est connue comme une modalité de civilisation africaine. Aujourd’hui cette oralité s’exprime diversement à travers les traditions orales et particulièrement les littératures orales. Elle a une fonction sociale et pédagogique. Les littératures orales africaines sont très riches et variées dans leur production, leur performance, leur pédagogie, leur création et leur variabilité à travers des aspects théoriques et méthodologiques. Elles obéissent à une véritable grammaire, à des principes et à des lois qu’il faut respecter. Elles obéissent aux lois de la pédagogie chosale, par ce qu’elles sont en prise directe avec le réel et le concret. Elles sont aussi une pédagogie globale, car tout le corps humain participe à son élaboration. Elles sont enfin une pédagogie différentielle, car chaque peuple et chaque individu ont des particularités propres. Notre propos se réalise en trois moments : (1) de l’anthropologie joussienne et de la littérature orale africaine ; (2) De la littérature orale africaine et des lois anthropologiques joussiennes ; et (3) De la littérature orale traditionnelle et des lois de la pédagogie joussienne.

    Mots-clés : Anthropologie du geste, Fonction sociale, Littérature orale africaine, Lois anthropologiques, Marcel Jousse, Oralité, Pédagogie.

     

    Abstract

    Orality is known as a modality of African civilization. Today this orality is expressed variously through oral traditions and particularly oral literature. It has a social and educational function. African oral literatures are very rich and varied in their production, their performance, their pedagogy, their creation and their variability through theoretical and methodological aspects. They obey a real grammar, principles and laws that must be respected. They obey the laws of formal pedagogy, because they are in direct contact with reality and concreteness. They are also a global pedagogy, because the entire human body participates in their development. Finally, they are a differential pedagogy, because each people and each individual have their own particularities. Our purpose is carried out in three moments: (1) Joussian anthropology and African oral literature; (2) African oral literature and Joussian anthropological laws; and (3) Traditional oral literature and the laws of Jousian pedagogy.

    Keywords: Anthropology of gesture, social Function, African oral literature, anthropological Laws, Marcel Jousse, Orality, Pedagogy.

    Introduction

    L’Afrique a longtemps gardé féconde l’oralité comme une modalité de civilisation. Aujourd’hui cette oralité s’exprime diversement dans les communautés à travers les traditions orales et particulièrement les littératures orales. Ces dernières ont fait l’objet des études assez riches et variées.

    Un important éclairage a été donné par plusieurs chercheurs africanistes sur ces littératures dans leur production, leur performance, leur pédagogie, leur création et leur variabilité à travers des aspects théoriques et méthodologiques. On peut parler d’une véritable pédagogie de la littérature orale si on réfléchit sur sa perception dans le contexte de la scolarisation en Afrique et sur les stratégies de valorisation là où institutionnellement, elle est dévalorisée. Cette valorisation ne peut se faire que si l’on cerne la représentativité de sa réception et sa dynamique.

    Notre propos se réalise en trois moments : (1) de l’anthropologie joussienne et de la littérature orale africaine ; (2) De la littérature orale africaine et des lois anthropologiques joussiennes ; et (3) De la littérature orale traditionnelle et des lois de la pédagogie joussienne.

    1. L’anthropologie joussienne et la littérature orale africaine

    L’Anthropologie du Geste se présente comme une science « plurielle », transdisciplinaire et interdisciplinaire (Cf. W. Bongo-Pasi Moke Sangol, 2011, 526 p.). Elle est une anthropologie épistémique car elle étudie des lois anthropologiques universelles, nécessaires pour la mémoire et la connaissance (Cf. W. Bongo-Pasi Moke Sangol, 2002, pp. 107-136). Ces lois sont contenues dans toute littérature orale, en l’occurrence, la littérature orale africaine. Qu’est-ce que l’anthropologie du geste et qui est son auteur ?

    1.1. Qui est Marcel Jousse ?

    Marcel Jousse est un génie méconnu. Il est

    le créateur d’une science nouvelle, l’Anthropologie du Geste, qui étudie le rôle du geste et du rythme, dans les processus de la connaissance, de la mémoire et de l’expression humaine. Cette science vise à opérer une synthèse entre disciplines diverses : psychologie, linguistique, ethnologie, psychiatrie, sciences religieuses et exégétiques, pédagogie profane et sacrée… (Cf. http://www.jesuites.com/actualites/archives/2002/jousse.htm).

    Marcel Jousse, né le 28 juillet 1886 à Beaumont-sur-Sarthe, au Sud-Ouest de Paris, est un prêtre français de la Compagnie de Jésus. Il est considéré comme l’un des esprits les plus représentatifs de l’école française d’anthropologie (Jousse, 1974, p. 4 de la couverture). Sa vie a fortement influencé son œuvre. Il le reconnaît par ailleurs lorsqu’il affirme : « l’histoire de ma vie est celle de mon œuvre et l’histoire de mon œuvre est celle de ma vie » (Baron, 1981, p. 13).

    Marcel Jousse, surnommé spécialiste de l’oralité, le professeur et l’homme des targoûms, fut un savant polyglotte, un spécialiste orientaliste, un expérimentateur éprouvé, un chercheur multidisciplinaire et l’auteur d’une anthropologie dynamique : l’Anthropologie du Geste.

    1.2. L’Anthropologie du Geste

    L’anthropologie joussienne est basée sur le mimisme humain. L’Anthropologie du Geste est le titre d’un ouvrage de Marcel Jousse. Cependant, elle est aussi le titre de toute l’œuvre joussienne dont les principaux ouvrages sont : (1) Anthropologie du Geste ; (2) La Manducation de la Parole ; (3) Le Parlant, la Parole et le Souffle ; (4) Étude de psychologie linguistique : le style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs, (5) L’étude de Psychologie du Geste, Le rabbi d’Israël. Récitatif rythmique parallèle : genre de la maxime. Dès le début, Marcel Jousse pose deux questions fondamentales :

    1° « Comment l’homme, l’anthropos, le composé humain, placé au sein des multiples et perpétuelles actions de l’univers, réagit-il à ces actions et en conserve-t-il la mémoire ? » (Jousse, 1974, p. 35).

    2° « Comment arriver à distinguer dans le comportement humain ce qui est ethnique, donc particulier à un milieu, de ce qui est anthropologique, donc permanent et universel ? » (Jousse, 1974, p. 11.)

    Marcel Jousse répond à ces questions en paraphrasant Aristote : « L’homme, selon Aristote, est le plus mimeur des animaux et c’est par le mimisme qu’il acquiert toutes ses connaissances » (Aristote, 1970, p. 55). L’homme ainsi compris est un « animal mimans », un « anthropos mimeur ». C’est un complexus de gestes caractéristiques ou transitoires, propositionnels ou interactionnels. Le geste est un mouvement corporel significatif. Il peut être laryngo-buccal, pituitaire, oculaire, manuel, etc. Il est multisensoriel.

    D’où l’élaboration d’une nouvelle anthropologie qui est une Anthropologie du Geste. Elle est matérialisée dans 75 volumes de cours, 12 mémoires scientifiques, 4 essais et les 5 ouvrages suivants : L’Anthropologie du Geste ; La Manducation de la Parole ; Le Parlant, la Parole et le Souffle ; Le Style Oral et rythmique chez les verbo-moteurs et l’Étude de Psychologie du Geste. Trois ouvrages de Marcel Jousse ont été traduits en anglais et en italien. Il s’agit de : (1) The Style Oral (Garland Publishing, New-York, Londres, 1990) par Edgard Sienaert. (2) The Anthropology of Geste and Rhythm, edited by Edgard Sienaert and translated in collaboration with Joan Conolly, published by the Centre for Oral Studies, University of Natal, Durban, 4041, South Africa 1997. (3) L’antropologia del gesto, Edizione Paoline, Roma, 1979. (4) La manducazione della parola, Edizione Paoline, Roma, 1980.

    L’Anthropologie joussienne intéresse des disciplines aussi variées et diversifiées que la philosophie, l’anthropologie, la linguistique, la psychologie, la pédagogie, la phonétique, la rythmologie, la médecine, la neurologie, l’esthétique, l’exégèse biblique, la critique littéraire, la théologie, les sciences de la communication, etc. (Cf. E. Bonvini, 1977, pp. 8-17). L’Anthropologie joussienne ainsi décrite, est un véritable kaléidoscope qui se prête à une lecture plurielle des médecins, anthropologues, linguistes, psychologues, théologiens, philosophes, pédagogues, etc.

    1.3. Les lois de l’Anthropologie joussienne

    L’Anthropologie joussienne s’inscrit sur trois notions principielles (lois anthropologiques fondamentales) qui sont à la base de toute littérature orale : le rythmisme, le bilatéralisme et le formulisme. Le premier de ces principes est le rythmisme (Cf. Jousse, 1974, p. 45-200).

    1.3.1. Le rythmisme

    Ce principe situe l’anthropos dans le cosmos, dans un univers composé d’un complexus d’énergie pelotonnée. L’anthropos ne connaît que ce qu’il reçoit, enregistre, joue et rejoue par ses gestes récepteurs expressifs, globaux ou oraux. Il est un microcosme conscient qui rejoue cinétiquement, mimographiquement et mimoplastiquement un macrocosme inconscient. Ce rejeu est triphasé selon le rythme propositionnel d’un agent-agissant-agi qui, laconiquement, peut être représenté par ce schéma suivant. Ce schéma représente la proposition grammaticale : « l’oiseau (Volant) est saisissant un poisson (nageant) » et vice versa. Pour Marcel Jousse, un « mimème s’amorce, explose et s’évanouit en amorçant un autre mimème qui, à son tour, explose et s’évanouit en amorçant un autre mimème, qui à son tour, explose et s’évanouit. Et ainsi de suite indéfiniment ». Il y a donc trois moments ou stades dialectiques qui constituent ce geste caractéristique. Il s’agit du stade inchoatif = i, du stade explosif = e  et du stade dépressif = d.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sur le plan pratique, la pensée est et ne peut être que la prise de conscience des gestes interactionnels et propositionnels, de leur opposition, de leur imbrication, de leur transposition ou de leur inhibition.

    La pensée et l’action sont gestuelles : l’une microscopique, l’autre macroscopique. Elles existent sur le mode « chosal » et sur le mode verbal (Cf. Jousse, 1978, p. 16, 119, 139, 227, 258). Aux origines et cela se constate encore de nos jours chez les peuples qui ont gardé une expressivité spontanée et chez les enfants, la parole et l’écriture étaient concrètes et « chosales ». Elles se sont algébrosées à travers les millénaires sous l’effet d’autres principes également fondamentaux et universels : le formulisme et le bilatéralisme (Cf. Jousse, 1974, p. 207-325). Le rythmisme est un principe important dans la littérature orale africaine.

    1.3.2. Le bilatéralisme

    Ce deuxième principe de l’anthropologie du geste, définit l’anthropos comme un être à deux battants (Jousse, 1974, p. 17, 203-226, 268, 279-299 ; Jousse, 1975, p. 51, 218-223, 259, 275). Placé au centre, il partage le cosmos selon sa structure bilatérale et corporelle du haut et du bas, de la gauche et de la droite, d’avant et d’arrière.

    La récitation rythmo-pédagogique est conforme au fonctionnement cérébral, car elle fait travailler les deux hémisphères en synergie. Selon B. Edwards, (1979, cité par Beaupérin, 1994, p. 18), Les deux hémisphères s’opposent et se complètent : analyse et synthèse, langage et pensée non verbale, raison et intuition. Des dualités peuvent être établies décrivant les caractéristiques modales des hémisphères Droit et Gauche. La connaissance et l’apprentissage sont tributaires de ces lois de la nature. Les études actuelles démontrent la globalité pédagogique. Dans l’apprentissage, les deux hémisphères cérébraux n’ont pas les mêmes fonctions. Ces hémisphères travaillent en synergie (Cf. A. Lalande, 1991, p. 1089-1090). Une étude intéressante de Betty Edwards cité par Yves Beaupérin (1994, p. 18) établit une comparaison entre les caractéristiques modales des hémisphères droit et gauche du corps humain. Les deux hémisphères s’opposent et se complètent : analyse et synthèse, langage et pensée non verbale, raison et intuition. Des nombreux auteurs ont établi ce bilatéralisme et ces dualités.

     

    Tableau 1 : Comparaison des caractéristiques modales des hémisphères droit et gauche

     

    GAUCHE DROITE
    Verbal : utilisant les mots pour nommer, décrire et définir Non verbal : conscience des choses mais. connexion minimale avec les mots. Donne le ton à la voix (stimulation verbale)
    Analytique : découvrant les choses étape par étape et élément par. Élément Synthétique : plaçant les choses ensemble pour former des touts.
    Symbolique : utilisant un symbole pour remplacer une chose. Analogique : voyant les liens entre les choses, comprenant métaphores.
    Concret : rattaché avec les choses comme elles sont au moment présent. Abstrait : extrayant une information et s’en servant pour représenter un tout.
    Temporel : gardant la trace du temps, organisant les choses séquentiellement et les exécutant dans l’ordre. Atemporel : aucun sens du temps

     

    Rationnel : tirant des conclusions fondée sur des faits et un raisonnement Non rationnel : n’a pas besoin des faits et des raisonnements : propension à ne pas juger.
    Numérique ou digital : utilisant les nombres et leur mode d’emploi Spatial : voyant où les choses sont en relation avec d’autres et comment les parties forment un tout
    Logique : tirant les conclusions fondées partir sur une organisation logique Intuitif : procédant par bonds, à. d’impressions, de sentiments, d’images visuelles, d’éléments d’information
    Linéaire : pensant en termes d’idées reliées, pensée convergente Global : percevant des ensembles. associations des parties, conclusions divergentes.

    Source : Betty Edwards, 1979 (Cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 18).

    On voit bien là le bilatéralisme joussien et la répartition des tâches conformément à la structure (même interne) du corps. Ce bilatéralisme entraîne un rythmisme et un formulisme dans l’oralité (Cf. P. Lenhardt et N. D. Sion, 1987, p. 59-80). Le rythme en découle nécessairement et le formulisme se dégage comme une pièce de dominos (Cf. P. Schwind, 1981, p. 89). La littérature orale africaine utilise justement ces mécanismes mnémotechniques pour s’élaborer.

    Toutes les littératures orales, notamment africaines obéissent à cette loi du bilatéralisme. Elle nous conduit à accepter que les gestes humains, conscients ou inconscients, tendent à se jouer et à se rejouer sans fin. De cette façon, nous remarquons et acceptons aussi qu’ils concourent d’eux-mêmes à une stéréotypie qui facilite l’expression. C’est le formulisme, troisième principe de l’Anthropologie geste.

    1.3.3. La loi du formulisme

    La force cristallisante du formulisme sera utilisée dans toutes les littératures orales. Cette loi sera utilisée par Rabbi Iéshoua et sublimée dans une perle-leçon araméenne vivante : « Le Notre Père ». Dans le Pater, Iéshoua donne du nouveau en s’appuyant sur le traditionnel à travers les anciennes formules targoûmiques, tôrâhiques et mimodramatiques. Sur le plan pratique, le formulisme décrit les lois selon lesquelles les formules, petites unités linguistiques et sémantiques s’ordonnent et s’articulent entre elles (Jousse, 1974, p. 17, 132-233, 329). Un mécanisme d’atomes textuels inventorie et décrit les règles qui expliquent l’évolution des langues, des cultures et des mentalités. D’une part, le formulisme favorise l’apparition des chefs-d’œuvre de l’expression humaine.  D’autre part, avec le formulisme mal utilisé, le risque de sclérose est grand.

    Ces trois principes « causent » l’apprentissage et sont la base même de l’oralité et de la littérature orale. Tout le style oral est basé, chez Marcel Jousse, sur ces trois principes. La pédagogie joussienne qui pour être efficace doit être globale.

    Le globalisme est cette aptitude humaine à connaître et à exprimer avec tout son corps, son âme et son esprit. Le mode d’expression qui en résulte est cette union indéchirable de corporage-manuelage et de langage. C’est le mimodramatisme. Le globalisme joussien est donc le fait pour l’homme d’utiliser, en synergie jamais vraiment dissociée, les deux registres corporels : 1° le registre corporel-manuel et 2° le registre laryngo-buccal. Si le registre laryngo-buccal (= langage) semble pouvoir fonctionner, en apparence et dans certaines cultures, de façon dissociée avec le registre corporel-manuel, il apparaît par contre impossible de dissocier le registre corporel (= corporage) du registre manuel (= manuelage). C’est pourquoi, nous parlons d’une part du corporage-manuelage (indissocié) et d’autre part du langage (Cf. Jousse, 1974, p. 87, 114).

    Le mimisme, selon Jousse, est mimisme de tout le corps, donc global. L’homme est un être global parce qu’il s’exprime avec les gestes de tout son corps, c’est-à-dire avec les gestes corporels-manuels (corporage-manuelage) et les gestes laryngo-buccaux (langage), indissociablement. De proche en proche, tout anthropos passe du mimisme global au langage. Il passe ainsi du geste corporel-manuel au geste laryngo-buccal qui, en se socialisant dans un milieu ethnique donné, deviendra le langage (Cf. H. Hochegger, 1978, p. 18).

    Dans l’expression globale de l’homme, il faudra distinguer deux choses. En effet, pour s’exprimer, l’homme dispose de deux registres : corporel-manuel et laryngo-buccal.  Il peut dès lors utiliser, pour chacun, soit son corps seul, soit son corps et de la matière. Le rejeu corporel-manuel avec utilisation de la matière aboutit au mimoplastisme (sculpture et modelage) ou au mimographisme (peinture ou mimogrammes). Le rejeu corporel-manuel et laryngo-buccal avec utilisation de la matière aboutissent au phonographisme et à l’écriture syllabique. (Cf. J. Goody, 1986, p. 15).

    Dans le corps, l’apprentissage se transpose souvent uniquement sur les muscles laryngo-buccaux moins dispendieux d’énergie, suivant une procédure d’abstraction concrète, cinémimique, phonomimique ou mimodramatique. L’expression globale de l’homme est aussi manuelage. Tout ceci se retrouve dans la littérature orale africaine.

    2. La littérature orale africaine et les lois anthropologiques joussiennes

    Dans cette étude, nous mettons l’accent sur trois aspects importants de cette littérature. Elle est traditionnelle. Elle est orale. Elle obéit aux trois lois anthropologiques joussiennes.

    2.1. La littérature orale

    La littérature orale est un ensemble de récits qui peuvent être tirés des faits réels ou de fictions, semi-fixés, anonymes, transmis oralement, variables dans leur forme mais pas dans leur fonds. Ce découpage m’est personnel. En fait, le découpage de ces récits en genres est toujours un peu artificiel, car la plupart de ces récits ne sont pas aussi clairement définis dans la tradition orale. Ils s’interpénètrent souvent et s’associent pour servir le sens porté par le narrateur. La littérature traditionnelle d’Afrique s’inscrit toutes dans une civilisation de l’oralité, ce qui n’implique ni ignorance ni exclusion de l’écriture. (Cf. C. Maalu-Bungi, 2006, 255 p). Cela veut dire que, même lorsqu’elle laisse des traces écrites, la littérature traditionnelle n’est pas faite pour être consommée à la lecture, mais pour être récitée sans support, en présence directe d’un auditoire, afin d’assurer la cohésion.

    2.1.1. Les composantes

    1° Les mythes sont composés des récits relatifs au chaos initial, à la cosmogonie (mise en ordre du cosmos), à la théogonie (création des dieux), à l’anthropogonie (création de l’humain), à l’eschatologie (fin du monde, fin du temps). Ils influencent l’édification des pensées communautaires, régissent les rapports entre l’homme et le surnaturel et sont à la base des religions.

    2° Les épopées traitent des questions relatives aux héros, aux conflits, aux défis, aux récits épiques, au savoir-vivre et au savoir-mourir. Elles sont créées quand un groupe humain prend conscience de lui-même et légitiment l’existence d’une communauté sur un territoire. Proche du mythe, l’épopée chante l’histoire d’une tradition, un complexe de représentations sociales, politiques, religieuses, un code moral, une esthétique. À travers le récit des épreuves et des hauts faits d’un héros ou d’une héroïne, elle met en lumière un monde total, une réalité vivante, un savoir sur le monde.

    3° Les légendes sont des genres littéraires composés des légendes dorées, des légendaires toponymiques, des légendaires historiques, des légendes urbaines, des légendes contemporaines… Ce sont des récits relatifs à un lieu, un personnage, un événement réel ayant réellement existé. Leur fonction porte sur l’organisation de l’espace et du temps et la gestion par le récit des peurs relatives à certaines croyances populaires.

    4° Les Contes sont des genres littéraires composés des récits de fiction, pour rire (facétieux), pour réfléchir (sagesse), pour avoir peur (fantastique), pour explorer ses images intérieures (merveilleux). Ils ont pour fonction qu’au travers de leurs diverses formes, la communauté transmet et questionne ses normes et ses valeurs tout en initiant les enfants au monde des adultes. Les contes des fées sont des récits de voie orale, souvent antérieurs à la civilisation latine ou grecque et se retrouvant sous forme d’adaptations dans la littérature écrite. L’expression contes de fées est plus spécialement réservée aux récits qui comportent l’intervention d’êtres surnaturels du sexe féminin, doués de pouvoirs merveilleux, bons ou mauvais.

    Trois critères suffisent à définir le conte en tant que récit ethnographique : son oralité, la fixité relative de sa forme et le fait qu’il s’agit d’un récit de fiction.

    5° Les fables et les paroles sont des récits à vocation exemplaire ou morale faisant parfois intervenir des animaux à la place des hommes. Ils peuvent de temps à autre prendre des aspects satiriques (fabliaux médiévaux).

    6° Les chants sont des genres littéraires oraux par excellence. On rencontre des : chants de travail, des chants de métier, des chants de danse, des hymnes, des chants enfantins, des chants de conscrits…Ils sont plus porteurs d’émotion directe que les autres formes. Les chants servent aussi à rythmer un travail, mais aussi à parler d’un métier, d’une corporation, d’une spécificité communautaire, à endormir les enfants, à faire danser…

    7° Les petites formes sont les proverbes, les dictons, les virelangues, les devinettes, les énigmes, les jeux de doigts… Elles servent dans l’apprentissage d’une langue, des sciences naturelles, des normes et des valeurs …

    Les proverbes constituent le genre le plus paradoxal de la littérature orale. L’un des plus anciens, sans doute, mais aussi celui qui a le mieux résisté à l’érosion du temps. Difficile à cerner, il est investi, en amont, par les dictons, les lieux communs, les « expressions proverbiales » et les locutions populaires.

    9° Les Récits de vie sont des paroles relatives à un individu que certains chercheurs ne considèrent pas comme littérature orale mais que d’autres acceptent à condition que ces récits soient semi-fixés transmis avec des productions de variantes.

    10° La Gnomique-poésie consiste à mettre en vers des sentences, des maximes ou des préceptes moraux. Leur mémorisation et leur attrait esthétique ainsi augmenté doivent contribuer à leur meilleure propagation. Aussi la poésie gnomique existe-t-elle depuis toujours. Elle est très présente dans la littérature orale, les proverbes rimés et rythmés en relèvent aussi.

    11° Le formulette est une petite formule. Elle est avant tout une « expression plus ou moins consacrée qu’il convient de prononcer en certaines circonstances ». Dans cette acception plus précise, c’est un terme technique qui désigne à présent une réalité qui relève du folklore et de la littérature pour la jeunesse. La tradition orale populaire constituait une véritable littérature pour enfants.

    12° L’Exemplum. Outre le sens habituel d’« exemple », le mot latin exemplum désigne une ressource de la rhétorique utile à qui veut susciter la persuasion. Aristote rapproche l’exemple, qui repose sur une inférence implicite, (raisonnement inductif) du syllogisme incomplet (déductif) ; après lui, la rhétorique latine (Cicéron, Quintilien, Valère Maxime) distingue le signe (preuve matérielle), l’argument (raisonnement).

    2.1.2. Les fonctions de la littérature orale

    La littérature orale a plusieurs fonctions. Il s’agit des fonctions suivantes : (1°) La littérature orale conforte l’identité propre à une culture ou une communauté. Elle pose des questions universelles. (2°) La littérature orale peut être considérée comme la partie de la tradition qui est mise en forme selon un code propre à chaque société et à chaque langue, en référence à un fonds culturel. (3°) Elle véhicule aussi bien l’histoire du groupe que ses croyances, ses représentations symboliques, ses modèles culturels ou sa vision du monde naturel. (4°) Fortement imprégnée de valeurs spécifiques de la société, elle sert souvent de base à l’enseignement traditionnel. (5°) En posant sous une forme symbolique des problèmes communs à toutes les sociétés humaines (explication du monde, relations entre les membres du groupe familial, etc.), la littérature orale se prête au comparatisme. (6°) La littérature orale, dans son cadre traditionnel vise à la permanence, à la stabilité, à la fidélité. Elle n’est pas censée inventer mais reproduire. Ce souci de permanence va cependant de pair avec une variabilité de fait qui s’explique par des mutations historiques et sociales aussi bien que par une relative création individuelle. Celle-ci reste généralement cantonnée au domaine de la forme, on brode sur des thèmes connus en puisant dans un fonds commun d’images et de formules.  Cependant, la variabilité peut parfois atteindre le sens.

    Nonobstant cela, tous ces genres obéissent à des lois épiques du narratif. Les lois auxquelles le narrateur obéit aveuglément sont assumées dans les lois anthropologiques et les principes de l’Anthropologie du geste. Elles se regroupent ainsi. (Cf. A. Dundes, 1965, p. 131-141).

    2.2. Oralité en Afrique : trois genres littéraires

    Dans cette étude, et d’ailleurs d’une façon générale, la littérature orale africaine s’organise en trois genres littéraires (Cf. L. Stappers, 1971-1972, p. 5-32). Il s’agit de : Les genres simples non liés ; Les genres simples liés (poésie) ; Les genres complexes. Ces trois genres obéissent aux trois lois anthropologiques joussiennes et se vérifient par ses trois laboratoires anthropologiques.

    2.2.1. Les genres simples non liés et les lois anthropologiques joussiennes

    Les Genres simples non liés (prose) comprennent les mythes, les légendes et sagas, les récits historiques, les récits étiologiques et les récits esthétiques. Ces genres sont un instrument pédagogique qui sert à manipuler avec aisance des notions abstraites. Chaque genre comprend des sous-catégories. Les récits historiques se subdivisent en récits universels, histoire tribale (Kuba, Luba, Rundi, Rwanda), récits locaux ou récits familiaux (généalogie, migrations, traditions dynastiques…). Les récits étiologiques se subdivisent en fabliaux, fables, contes magiques, contes d’ogres, contes d’un fou, contes judiciaires et contes- formules (contes sans fin, contes inachevés, contes cumulatifs, contes chaînes et contes répétitifs) (Cf. J. Verrier, 1982, p. 27).

    Les genres simples non liés ont quelque chose en commun : (1) leur forme orale, c’est-à-dire leur style non lié, non caractérisé par des éléments formels. Cette liberté est plutôt une caractéristique négative, une absence de critères formels. (2) Tous ces genres s’expriment dans le langage courant. Parfois, dans les récits historiques, on rencontre des archaïsmes.

    Lorsqu’on recherche une épithète commune à tous ces genres simples, on pourrait dire qu’ils sont tous narratifs, c’est-à-dire, qu’ils constituent ensemble la prose orale. Ces genres se transmettent oralement et soigneusement. Ils sont appris verbatim et confiés à la mémoire de génération en génération.

    2.2.2. Les genres simples liés (poésie) et les lois anthropologiques joussiennes

    Les Genres simples liés (poésie) sont composés des morceaux récités, morceaux chantés, morceaux dansés et morceaux télé communiqués (Cf. P. Zumthor, 1983, p. 36).

    (1) Les morceaux récités

    Ce sont les énigmes, les devinettes, les problèmes, les proverbes, les prières, les salutations solennelles, les devises et titres, les récits cumulatifs, les comptines, les jeux verbaux, les récits sur les parties du corps, les ballades et les Varia composés des « imitations d’oiseaux », des « langages secrets ou semi-secrets » et des « allitérations difficiles », etc.

    (2) Les morceaux chantés

    Ils se subdivisent en genres décrivant : (1°) le cycle de la vie humaine tel que la naissance (des jumeaux), la dentition, les premiers pas, l’initiation, le mariage, les sociétés religieuses, le deuil. (2°) les occupations diverses telles que les berceuses, la chasse aux sauterelles, les chants guerriers, les chants des forgerons, des pilonneuses, des buveurs, des amoureux, des moqueurs, etc.

    (3) Les morceaux dansés

    Ils expriment les manifestations dynamiques des émotions collectives ou individuelles. Ils ont lieu lors d’un deuil, d’un moment de joie, de fertilité, de guerre et dans des sociétés secrètes ou religieuses.

    (4) Les morceaux télécommuniqués

    Ils se font sur base d’un langage tambouriné avec certains instruments tels que le tambour ordinaire ou à fente horizontale rectangulaire, deux morceaux de bois de grandeurs différentes, une cloche double, un sifflet à deux tons, des cornes à deux trous, un instrument à deux cordes ou les voix humaines surtout dans l’eau. Le code utilisé pour transmettre le message se base sur deux principes binaires : l’opposition de tonalité entre haut et bas, l’opposition rythmique entre mot accentué et non accentué et des phrases stéréotypées qui forment des patrons tonals et rythmiques.

    2.2.3. Les genres complexes

    Les Genres complexes sont formés des chants dynastiques, des chants pastoraux, des chants guerriers, des chants claniques, du théâtre et de l’épopée.

    Les genres complexes obéissent aux lois anthropologiques par l’utilisation de certaines figures, d’un style assez particulier, grâce à leur rythme caractéristique. Il s’agit ici surtout de la poésie dynastique. Il existe dans ce pays des corporations de poètes dynastiques. Ceux-ci avaient des privilèges que d’autres n’avaient pas. Ils formaient ainsi une véritable école de déclamation.

    Les figures utilisées sont synonymiques ou homonymiques ou encore métonymiques. Dans la figure synonymique, au lieu de se servir d’un terme courant, on voile le sens par un mot ou une longue périphrase ayant à peu près le même sens que celui du terme évité. L’autre figure est homonymique. Il s’agit des mots ayant exactement les mêmes syllabes et la même tonalité. La dernière figure est métonymique. Ici, l’effet est exprimé par la cause, le contenant par le contenu, le tout par la partie.

    Le style de cette poésie fait appel à la phonologie par l’usage des intonations des phrases, l’augmentation de l’écart entre le ton haut et bas ou par l’absence de l’intonation (recto-tono) et grâce à la division du texte en vers par un arrêt du début. Il fait également appel à la morphologie grâce à l’usage des archaïsmes (connectifs invariables, morphèmes verbaux, terminaisons), des substantifs sans ou avec augment et des reprises des radicaux.

    Ce style fait également appel à la syntaxe (phrases brèves et simples), au lexique (archaïsmes et figures de style) et à la structure de ces poèmes à trois types (introduction, partie centrale et péroraison).

    Le rythme dans ces genres donne une prose rythmique dont la périodicité n’est pas systématique. Le parallélisme y est morphologique ou syntaxique. Ici, le nombre de syllabes est égal dans les groupes morphologiques ou syntaxiques consécutifs. Les assonances sont formées des répétitions dans des syllabes proches. Ces assonances sont tonales avec de longues séries de tons identiques, hauts ou bas et accumulation des tons montants ou descendants dans certains passages.

    Les compositeurs de ces genres (poètes dynastiques, des chants pastoraux ou guerriers, des épopées…) sont des poètes compositeurs (aèdes) ou des poètes déclamateurs (rhapsodes). Les premiers composent des poèmes, les seconds les apprennent par cœur et les débitent devant l’auditoire. Si une famille a produit un compositeur, il cherchera toujours un déclamateur parmi ses descendants pour immortaliser son ancêtre.

    2.3. Les lois anthropologiques universelles et la littérature orale africaine

    Ces genres répondent aux différentes lois anthropologiques universelles : le rythmisme, le bilatéralisme et le formulisme.

    2.3.1. Les lois du rythmisme

    la loi d’ouverture et de clôture. Il y a un mouvement qui va du repos vers l’action et de l’action vers le repos.

    la loi de répétition. Elle est un procédé qui crée de la tension et qui donne de la substance au récit.

    la loi de trois. On rencontre dans ces narratifs trois personnes, trois objets magiques, trois cadeaux, trois tentations, etc.

    la loi de la position initiale et finale. Le récit présente d’abord celui qui est socialement le plus important et en dernier lieu celui qui gagne la sympathie du narratif.

    la loi du fil unique. Il n’y a pas d’intrigue complexe conduisant au dénouement des différents fils. Mais le fil est unique.

    la loi de concentration sur le caractère principal. Cette loi répond aussi au principe du formulisme. Lorsqu’un homme et une femme apparaissent ensemble dans un narratif, l’homme aura le caractère le plus important, tandis que la femme aura la sympathie des auditeurs.

    2.3.2 Les lois du bilatéralisme

    la loi de deux sur une scène. Deux personnages se présentent d’une façon antagoniste sur une même scène.

    la loi de contraste. Le narratif polarise un riche et un pauvre, un jeune et un vieillard, un bon et un mauvais…

    la loi des jumeaux. On présente deux personnages qui sont petits et faibles dans le même pôle.

    la loi de la position initiale. C’est aussi un principe du rythmisme. Celui qui est socialement le plus important se présente d’abord, suivi de celui qui gagnera la sympathie du narratif.

    2.3.3. Les lois du formulisme

    la loi du dessin schématisé. Les personnes et les situations ne sont pas aussi différentes que possible, mais aussi similaires que possible. Cette stylisation rigide a sa propre valeur esthétique.

    la loi de l’unité d’action. Une organisation faible et une action incertaine sont le signe sûr qu’il ne s’agit pas d’un narratif épique. L’unité épique est telle que chaque élément collabore à créer un événement dont l’auditeur avait déjà dès le début, prévu la possibilité et qu’il n’avait pas perdu de vue.

    la loi des tableaux scéniques. On présente des scènes dans lesquelles les acteurs s’approchent l’un de l’autre : le héros et le monstre. C’est aussi un principe du bilatéralisme.

    la loi logique. Dans le narratif, les thèmes qui sont présentés doivent avoir une influence sur l’intrigue et une influence en proportion avec leur étendue et leur poids dans le narratif.

    Ces genres répondent aux différentes lois anthropologiques universelles par les éléments formels de la prose orale. Il s’agit des éléments suivants :

    (1°) Le ton. L’assonance tonale est la répétition, dans des vers proches, des groupes de tonèmes semblables ou identiques. La similitude repose sur la possession totale ou partielle des mêmes traits pertinents. Le ton syllabique est utilisé comme élément formel dans un grand nombre de langues africaines. Ce procédé a été constaté pour les proverbes, les devinettes et les chansons.

    (2°) La Quantité. Traduite en mores, la quantité peut être également une base pour les règles poétiques de la littérature orale, tout comme elle l’est de façon analogue mais différente, pour celles des littératures romaine et française. On y trouve des rythmes quantitatifs, spécialement dans les berceuses et dans la poésie.

    (3°) L’accent dynamique. C’est un rythme qui consiste en une série de syllabes accentuées qui se trouvent à une distance approximativement égale à l’intérieur d’un vers.

    (4°) Le mètre. Le dessin métrique est révélé par le battement des mains. Ce battement peut être régulier (divisif) ou irrégulier (additif). Le battement régulier divise la ligne dans un nombre de pieds de durée égale. Le pied compte deux mores dans le mètre : régulier double et trois dans le mètre régulier triple. Le battement irrégulier divise la ligne dans un nombre de pieds de durée inégale, par exemple, 3 -3 -2, ou 2 -2- 3 – 2- 3.

    (5°) L’enchaînement des lignes. Chaque ligne, sauf la première, commence par le même mot que celui par lequel la ligne précédente se termine. Ce même enchaînement existe aussi pour les questions et réponses dans les jeux d’enfants.

    Exemple n° 1: Exemple n° 2 :

    1……………. a                                       1………….. ?………………….. a

    2 a………….. b                                       2 a………… ?…………………… b

    3 b ………….c                                        b ………….. ?…………………… c

    4 c…………. d etc                                  4 c ………… ?………………….. d etc.

    C’est comme dans un sorite en logique classique.

    Exemple : A —————-  B (x)

    B ——————-C

    B——————- C——————- D

    C——————- D (2x)

     

    Exemple n° 1: Exemple n° 2 :

    1……………. a                              1………….. ?…………………………. a

    2 a………….. b                              2 a………… ?…………………………. b

    3 b ………….c                               3 b …………?………………………….. c

    4 c…………. d etc                          4 c …………?………………………….  d etc.

    C’est comme dans un sorite en logique classique.

    Exemple : A —————-  B (x)

    B ——————-C

    B——————- C——————- D

    C——————- D (2x) Exemple n° 1: Exemple n° 2 :

    1……………. a                                  1………….. ?………………………. a

    2 a………….. b                                  2 a………… ?………………………. b

    3 b ………….c                                   3 b …………?………………………. c

    4 c…………. d etc                           4 c …………?…………………………. d etc.

    C’est comme dans un sorite en logique classique.

    (6°) La progression répétitive. La deuxième ligne ne reprend qu’une partie de la première et y ajoute une nouvelle partie. La troisième reprend la deuxième, mais la fait suivre d’un élément nouveau. La dernière reprend la fin de la troisième deux fois. Ceci donne à la strophe une forme et une structure de ballade.

    Exemple : A —————-  B (x)

    B ——————-C

    B——————- C——————- D

    C——————- D (2x)

    3. La littérature orale traditionnelle et les lois de la pédagogie joussienne

    L’Anthropologie joussienne présente trois sortes de pédagogies que l’on peut étudier à travers trois laboratoires. Ces laboratoires conviennent très bien dans l’analyse de la littérature orale africaine en rapport avec les principales lois anthropologiques joussiennes. Dans ces laboratoires, le corps et la perception sont présupposés pour l’apprentissage. Il s’agit du laboratoire de pédagogie chosale, de pédagogie globale et intégrale et de la pédagogie différentielle. La littérature orale africaine, qui a un rôle et une vocation d’apprentissage, obéit aux principes de ces trois laboratoires.

    3.1. Le laboratoire de pédagogie chosale et l’oralité

    Face aux lois anthropologiques fondamentales, l’oralité devient un instrument de connaissance et d’apprentissage (Cf. Cl. Pairault, 1987, p. 27-42). En effet, dans ce premier laboratoire, l’homme sera considéré comme un être qui joue avec tout son corps pour connaître (Cl. Pairault, 1987, p. 4-7). Les activités de ce laboratoire se résument ainsi :

    1. L’anthropos est un être qui « joue avec tout son corps » ;
    2. Le mimisme au centre de la connaissance ;
    3. L’anthropos tient compte du globalisme, de la présence et du contact avec réel ;

    Il s’agit là d’une pédagogie chosale qui part de cette affirmation d’Aristote, reprise par Marcel Jousse (1974, p. 55) : « L’homme est le plus mimeur des animaux et c’est par le mimisme qu’il acquiert toutes ses connaissances ». Le texte original utilise le terme imitation que Marcel Jousse change par celui de mimisme : « L’homme diffère des autres animaux en ce qu’il est très apte à l’imitation et c’est au moyen de celle-ci qu’il acquiert ses premières connaissances » (Y. Beaupérin, 1994, p. 4). Dans cette citation Marcel Jousse remplace le terme imitation par un mot nouveau : le mimisme (Y. Beaupérin, 1994, p. 4). Dans le laboratoire de pédagogie chosale, il est donc essentiel de

    s’installer en face des choses jusqu’à ce que les choses s’installent en soi. La pédagogie qui prétend transmettre la connaissance des choses doit être pour Marcel Jousse, une pédagogie chosale. C’est une pédagogie en contact avec le réel où, l’appreneur est maintenu en face des choses pour qu’il les reçoive par ses yeux, ses oreilles, son nez, sa bouche, ses mains. Cette pédagogie repose sur l’intuition que seul le réel est formateur. Marcel Jousse fut un rural et un paysan en contact direct avec le réel. Il lui fut facile de créer une telle pédagogie (Y. Beaupérin, 1994, p. 5).

    En suivant cette logique, les mots ne donnent pas la connaissance. Ils ne sont que des étiquettes. Ils peuvent être vides de réel. Seul l’apprentissage, collé au réel est donneur de sens. La mimo-pédagogie préconisée par Marcel Jousse doit toujours être une pédagogie chosale et non verbératrice. Pour qu’elle soit efficace, il faudra tenir compte aussi bien de l’enseigneur que de l’appreneur (Y. Beaupérin, 1994, p. 5).

    Nous pensons, avec Y. Beaupérin et à la suite de Marcel Jousse, que les enseigneurs doivent être des éveilleurs des mimèmes. Le monde éducatif est un monde verbal, mais surtout chosal. Il est un monde qu’on doit observer et apprendre avec tout son être. La pédagogie scolaire doit être à tout moment un drame : faire voir, faire sentir et faire toucher (Y. Beaupérin, 1994, p. 6).

    Pour Marcel Jousse, un homme qui enseigne, un enseignant, un professeur est un spécialiste du style oral (Cf. Y. Beaupérin, 1977, pp. 32-46). L’enseignement est du domaine de l’oralité. Ainsi doit-il toujours être un auteur dramatique. Il ne donne pas des idées comme on administre des pilules. On ne saurait prendre des idées dans sa tête et les placer dans la tête d’autrui. Pour Marcel Jousse,

    Il faut précisément, dit Marcel Jousse, que mon auditeur soit également mon spectateur et que tel geste que je fais trouve sa répercussion en lui… Quand l’être tout entier du professeur s’exprime, en écho mimeur, l’être tout entier du spectateur se donne obligatoirement aussi. Il y a une lutte terrible entre l’auditoire et le professeur (M. Jousse, p. 267, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 7).

    Ainsi enfin, le laboratoire de pédagogie chosale, comme toute pédagogie basée sur l’oralité, étudie l’anthropos en tant que sujet-connaissant qui s’engendre l’objet connu en se mettant en présence du réel concret.

    3.2. Le laboratoire de pédagogie globale et intégrale et l’oralité

    Les lois anthropologiques fondamentales joussiennes se mettent au service de la littérature orale africaine. Elles sont des adjuvants de la connaissance et de l’apprentissage. L’anthropos a besoin d’une éducation intégrale et d’un apprentissage total (Cf. O. Reboul, 1971, p. 19-31). Grâce au laboratoire de pédagogie globale, l’homme apprend au moyen du jeu et du rejeu qu’il fait avec tout son corps (Cf. Y. Beaupérin, 1994, pp. 8-18). Les activités de ce laboratoire se résument ainsi :

    1. L’apprentissage est un mécanisme anthropologique qui consiste à « Jouer et rejouer avec tout son corps » (Y. Beaupérin, 1994, p. 8).
    2. L’anthropos est un être irradiant.
    3. L’apprentissage est un mécanisme anthropologique par lequel on va au réel avec tout son corps.
    4. L’apprentissage écarte toute dichotomie « corps-esprit » dans l’anthropos.

    Dans ce cas, Marcel Jousse utilise le concept global. L’anthropos est un être global. Son apprentissage est basé sur le globalisme. En effet, pour apprendre, l’Anthropos doit être considéré comme un « Composé humain », car « l’anthropos ne peut se découper. Cela veut d’abord signifier que l’Anthropos ne peut se découper en corps, âme et esprit ; en volonté, sensibilité, imagination, intelligence ; en physique, psychique et spirituel; en conscient et inconscient » (Y. Beaupérin, 1994, p. 8).

    Marcel Jousse estime que dans le style oral, « Un mécanisme microscopique s’amplifie et demande à s’amplifier. Ce qui est en moi joue à travers tout mon corps. C’est cela le globalisme et la globalisation. C’est cela que nous appelons aujourd’hui : amplification, irradiation » (M. Jousse, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 8).

    L’oralité est un phénomène humain et se fait d’une façon globale : « tout ce qui se joue dans l’anthropos irradie dans tout son corps : on voit, on entend, on sent, on goûte avec tout son corps. Tout ce qui joue et rejoue, joue et rejoue avec tout le corps. On pense, on parle avec tout son corps » (M. Jousse, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 8).

    Pour Marcel Jousse, l’oralité est toujours globale, car tous les mimèmes, oculaires, pituitaires, manuels, buccaux, auriculaires s’irradient à travers l’être tout entier. Les maladies mentales sont en général des maladies de la gesticulation orale et globale. L’anthropos ne doit jamais être conçu comme un éparpillement du système. Il est toujours une unification pensante (Cf. Y. Beaupérin, 1994, p. 9-10).

    Dans cette perspective, la pédagogie de style oral global est différente de la gestion mentale d’Antoine De la Garanderie. Pour Y. Beaupérin, Antoine De la Garanderie (cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 8), « …a élaboré sa Gestion mentale à partir de l’observation d’élèves qui réussissent, c’est-à-dire d’élèves assez doués pour avoir totalement intériorisé le globalisme. Du coup, pour De La Garanderie, tout se passe « dans la tête ». On revoit « dans sa tête », on re-entend « dans sa tête ». L’irradiation n’est pas prise de conscience et semble méconnue. Du coup, elle n’est pas travaillée ce qui n’est pas sans dommage aussi bien pour les élèves en difficulté que pour les autres ».

    Il y a comme un aveu implicite de globalisme, sous la plume des disciples De La Garanderie, à travers la reconnaissance de l’existence de ce qu’ils appellent les évocations « auto » visuelles et auditives (Y. Beaupérin, 1994, p. 10). Il pense qu’une évocation visuelle directe est différente d’une évocation auto-visuelle qui est plus globale. On peut aussi parler d’une évocation auditive directe à côté d’une évocation auto-auditive ou verbale :

    les évocations appelées « auto » visuelles et auditives, imposent un même besoin de personnalisation et de réappropriation du message ou des données perceptibles reçues. Ceux qui le pratiquent ont besoin de refaire les choses eux-mêmes. Ils évoquent d’une façon plus « “subjective », c’est comme s’ils étaient, en quelque sorte, plus impliqués dans leurs évocations. C’est une autre manière de fonctionner mentalement (cf. Antoine de la Garanderie, 1993, p. 32-33, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 10).

    L’approche globale du réel de l’Anthropologie du Geste est aussi confirmée par les découvertes des neurosciences sur le fonctionnement cérébral pour qui,

    Généralisation et spécialisation, synthèse et analyse, globalisation et particularisation sont les deux pôles non pas successifs et découpés, mais simultanés du fonctionnement cérébral. Il semble bien que la perception visuelle ou auditive fonctionne selon ses deux pôle (Y. Beaupérin, 1994, p. 10).

    Pour expliquer le fonctionnement en deux pôles de notre perception, Y. Beaupérin cite ce passage de Gabriel Racle dans son ouvrage « La pédagogie interactive » :

    La rétine traite les informations reçues de deux manières différentes complémentaires. Sa partie centrale… est orientée vers le détail, et son champ visuel est très restreint : en gardant un mot de cette page, on peut tracer les contours des mots perçus avec netteté. La partie périphérique de la rétine donne au contraire une vue générale qui ne précise pas les détails. Ces deux modes de perception analytique et synthétique se complètent parfaitement et nécessairement. La seule vision analytique ne permettrait pas d’évaluer ou seulement à l’aide d’incroyables manœuvres (Racle, La pédagogie interactive, Paris, Retz, 1983, p. 61).

    La récitation rythmo-pédagogique de Marcel Jousse fait appel à un apprentissage moteur complexe. C’est au cours de cet apprentissage qu’il y a adéquation entre la pédagogie et le mode de fonctionnement cérébral (Cf. Y. Beaupérin, 1994, p. 11-13 ; Cf. Racle, 1983, p. 61-62 et Jousse, 1974, p. 23-24). Y. Beaupérin, dans son étude déjà citée, observe que les applications de l’Anthropologie du Geste font aussi appel à la théorie des structures dissipatives. Il pense que

    Le bien-fondé et l’efficacité du globalisme de la récitation rythmo- pédagogique de Marcel Jousse sont également justifiés par la théorie des structures dissipatives d’Illya Prigogine (prix Nobel de chimie en 1977) appliquées à la pédagogie par un autre chimiste-physicien, Katchalsky (Y. Beaupérin, 1994, p. 12).

    Cette intéressante théorie décrit comment l’ordre se crée dans le monde et comment fonctionne notre cerveau. Pour Gabriel Racle,

    Notre cerveau est un magnifique exemple de structure dissipative. Bien que ne pesant que 2% du poids du corps, il consomme à lui seul près de 20% de l’oxygène utilisé par notre corps. Et c’est sans doute pourquoi un autre chimiste-physicien, A. Kaltachsky a fait le rapprochement entre les théories de Prigogine et les mécanismes cérébraux, et s’ouvre ainsi la porte à la pédagogie. Apprendre n’est rien d’autre que passer d’un certain modèle à un autre plus complexe. Pour qui parle le français, apprendre le finnois, c’est mettre en place d’autres structures permettant au cerveau de fonctionner dans cette langue. Il faut donc perturber l’ordre établi et créer un ordre nouveau, …

    Pour créer un ordre nouveau, il faut donc introduire la fluctuation qui est la voie vers l’évolution. Plus la fluctuation sera ample, plus l’ordre nouveau aura la chance de se mettre en place. Et ceci explique peut-être pourquoi les cours des langues en saupoudrage (quelques périodes par semaine pendant des mois et des mois) donnent si peu de résultats, alors qu’une approche interactive (beaucoup en peu de temps) donne de si bons résultats (Racle, 1983, p. 65-66, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 12).

    Le laboratoire de pédagogie globale pédagogie globale étudie l’anthropos en tant que composé humain. L’anthropos joue et rejoue le monde avec tout son corps. La pédagogie globale dans la cadre de l’oralité, offre ainsi des mécanismes d’un apprentissage et d’une connaissance certaines. Ces mécanismes font appel à toutes les ressources corporelles des appreneurs.

    3.3. Le laboratoire de pédagogie différentielle et l’oralité

    La littérature orale africaine obéit aux lois anthropologiques fondamentales et devient un instrument de connaissance et d’apprentissage. Tout le monde n’apprend pas de la même manière. Ainsi, l’anthropos joue et rejoue la différence. Le troisième laboratoire de l’Institut de Pédagogie Rythmo-mimismo-logique se base sur les principes suivants : (1.) L’apprentissage est possible si l’anthropos sait jouer et rejouer la différence ; (2.) L’apprentissage se fait naturellement à travers les jeux spontanés des enfants.

    L’apprentissage est basé sur le geste caractéristique de l’homme. Les lois anthropologiques sont certes universelles, mais chaque anthropos les rejoue à sa manière. Pour Marcel Jousse,

    jeux et rejeux oculaires, auriculaires, olfactifs, pituitaires et tactiles sont strictement individuels. Il n’y a pas d’enfant ou d’homme, en général. Chacun a son type de jeux et de rejeux personnels, ainsi d’ailleurs que ses propres centres d’intérêts (Y. Beaupérin, 1994, p. 17).

    En pédagogie différentielle, ainsi que d’ailleurs dans toute pédagogie, chaque appreneur se spécialise individuellement. La spécialisation des jeux et rejeux de l’appreneur doit être spontanée et conforme à son centre d’intérêt. Marcel Jousse nous dit qu’il n’est pas évident que tous les appreneurs prêtent attention aux mêmes choses.

    Un tel prêtera son attention davantage aux choses vues, un autre aux choses entendues, un troisième aux choses touchées, senties, goûtées ou maniées (Jousse, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 19). Marcel Jousse recommande en ces termes aux pédagogues d’être attentifs à la spécialisation spontanée et naturelle qui peut se révéler très tôt chez l’appreneur. Pour lui,

    L’éducateur doit connaître la psychologie différentielle. Nous avons fait une psychologie générale : « l’homme est ceci, cela », mais l’HOMME n’existe pas ! Il y a chaque homme… Nous n’avons pas non plus l’enfant en général. C’est une psychologie impossible. Elle peut être générale, elle doit être adaptée à chacun (Jousse, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 19).

    En outre, Marcel Jousse estime que devant une même tâche, chaque appreneur s’orientera vers un objet et une matière de sa préférence. Même dans les exercices dirigés ou travaux pratiques, on peut remarquer cette même préférence qu’il faut encourager. La spécialisation fait l’originalité de chacun et de chaque travail. La spontanéité ne doit pas être confondue avec la licence.

    Un pédagogue averti et spécialiste, un éducateur digne de ce nom, discernent facilement la spontanéité de son élève qui conduit à des œuvres originales à côté de la licence qui détruit la prise de conscience. Marcel Jousse nous rappelle cela dans ce passage :

    Toujours nous aurons à subir des contraintes ; Mais il faut que l’éducateur puisse délier ces contraintes durcies et inhibantes et faire une surveillance plus souple, plus maternelle et plus attentive,… L’enfant ne doit pas être enrégimenté, il doit être éduqué dans le beau sens étymologique du terme : ex-ducere = sortir de lui-même. Ne pas avoir autant de petites formules stéréotypées et étriquées, mais autant d’êtres individuels, profondément individuels, j’allais dire : génialement individuels (Jousse, cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 19).

    Dans un autre passage, Marcel Jousse recommande à l’éducateur de ne pas user des méthodes rigides et stéréotypées pour ses appreneurs (Ibidem). Il fera appel à une méthode souplement rythmique, gestuelle et globale. C’est une méthode, dira-t-il, qui sera adaptée à la gesticulation de l’appreneur : gestes oculaires, auriculaires, pituitaires, laryngo-buccaux, manuels, corporels (la mimique). Il fait de cet appreneur une statue innombrable et malléable, capable de s’adapter à chacune des situations que la vie nous pose et nous propose.

    Pour bien expliquer la pédagogie différentielle, Y. Beaupérin passe par la spécialisation qui se fait suivant la loi d’intérêt des appreneurs. Le professeur doit être en face de ses élèves comme une statuaire en face de la glaise. De la sorte, l’auditoire devient vivant et varié. Chaque auditoire, comme chaque auditeur, ne peut être étiqueté. Il doit être considéré personnellement et nommément. Car il présente des préoccupations particulières. Cependant, si un tel s’intéresse à ceci, tel autre à cela, comment faire pour rallier tous les intérêts ? Le professeur doit être assez puissant et infiniment souple. Il saura comment s’insérer dans chaque zone d’intérêt et en faire la synthèse.

    Dans un bon enseignement, les élèves instruisent aussi le maître, implicitement, inconsciemment, parfois sans le savoir. L’apprentissage se fait dans les deux sens. Le maître est mangé ainsi que sa leçon par les élèves. Le maître, les instruit en ayant soin de s’être bien in-formé à cette tâche. Un bon professeur, dira Marcel Jousse, – et il en fut un -, « n’est pas celui qui assène aux autres ses idées » (Y. Beaupérin, 1994, p. 19). Il est

    …essentiellement un éducateur, c’est-à-dire, celui qui tire hors de chaque auditeur ce que chaque auditeur a en lui. Voilà la grande différence de l’enseignement tel que je le conçois avec un enseignement tel que je l’ai reçu et tel qu’on nous le donne. Un professeur est celui qui se fait instruire par ses élèves autant qu’il les instruit. L’initiateur, c’est celui qui suscite des créateurs dans chacun et dans chacune de ceux qui veulent bien se soumettre à cet étrange réveil (Y. Beaupérin, Idem, p. 20).

    Le laboratoire de pédagogie différentielle étudie l’anthropos dans sa spontanéité, jouant et rejouant la différence par un geste caractéristique strictement personnel.

    Les trois laboratoires décrits ici ont en commun la pédagogie de la mémoire. Ils privilégient l’apprentissage qui utilise la mémoire, la reconnaissance, le rythmisme, le bilatéralisme et le formulisme comme adjuvants. Ils mettent à la portée des appreneurs, appelés à devenir des formateurs, des mécanismes mnémotechniques qui facilitent la connaissance du réel (cité par Y. Beaupérin, 1994, p. 20).

    Conclusion

    Cette étude a cherché à démontrer que la littérature orale traditionnelle n’est pas aussi simple qu’on ne le croit. Elle obéit à une véritable grammaire, à des principes et à des lois qu’il faut respecter. Il est intéressant de remarquer qu’elle a une fonction sociale et pédagogique.

    Si la littérature orale traditionnelle obéit aux lois de la pédagogie chosale, ce qu’elle est en prise directe avec le réel et le concret. Elle est aussi une pédagogie globale. Tout le corps humain participe à son élaboration. Elle est enfin une pédagogie différentielle. Chaque peuple et chaque individu ont des particularités propres. Un même récit sera présenté différemment et originalement par deux individus ou peuples différents. Les intonations, le rythme, les mimiques seront différents d’une personne à une autre.

    Dans ce contexte, précisons que les littératures orales naissent des expériences quotidiennes vécues par les communautés et s’expriment à travers les contes, les mythes, les proverbes… Ces genres oraux n’ont pas d’auteurs, mais de porte-paroles dont la mission consiste à transmettre de bouche à oreille la parole féconde dans la chaleur des échanges inter-générationnels. Avec le développement des technologies, la transmission se fait aussi par le truchement des médias, lesquels engendrent d’autres forment d’oralité qui enrichissent le répertoire. Ainsi, la littérature orale s’enrichit et se récrée lorsqu’elle entre en contact avec les différents récepteurs. Les textes oraux produits et sauvegardés sur supports écrits revêtent un caractère polysémique, du fait de la pluralité des porte-paroles/lecteurs et surtout des époques ou des contextes qui sont les leurs.

    En effet, ces littératures, dans leur diversité, s’expriment de manière plurielle en fonction des époques. C’est d’ailleurs ce qui explique le passage de l’oralité traditionnelle à la néo-oralité à travers les contes radiophoniques, les spectacles théâtralisés, les mythes et les épopées « intermédialisés », pour ne citer que ceux-ci. Chaque texte de l’oralité produit, transmis et reçu permet de mettre en évidence des expériences littéraires acquises aux contacts de ce texte.

    Dans cette perspective, il nous a semblé important d’interroger la réception des littératures orales aujourd’hui. Ainsi, comment se transmettent ces littératures orales et comment la communauté les reçoit-elle ? Peut-on parler d’une pluralité de lecteurs et de lectures dans la chaîne de production et de réception de la littérature orale ? Cependant, une chose est certaine. La littérature orale traditionnelle, qu’elle soit africaine ou autre, vise des leçons de la société humaine. Des mécanismes mnémotechniques génialement mis en place conduisent à la mémorisation. Ainsi, faudra-t-il mettre en place des méthodes appropriées pour l’étude d’une telle littérature orale. Des moyens modernes (film, vidéo, Internet, DVD, enregistreur, etc.) seront des supports indispensables à l’étude de cette littérature orale.

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