8. PHÉNOMÈNE MIGRATOIRE ACTUEL : CLE HERMENEUTIQUE DE LA CITOYENNETÉ EN AFRIQUE ET EN EUROPE A PARTIR DU NATIONALISME
Jean-Paul NIYIGENA
Université catholique du Rwanda (Rwanda)/ Université catholique de Louvain (Belgique)
jeanpaulniyigena@gmail.com / jean.niyigena@uclouvain.be
Résumé
Cet article montre que le phénomène migratoire de jeunes africains cherchant à rejoindre l’Europe occidentale, au risque de se noyer dans la Méditerranée, invite à questionner la citoyenneté aussi bien dans les pays africains que dans les pays de l’Europe occidentale. Pour ce faire, il mobilise le nationalisme, l’un des courants de la philosophie politique contemporaine. D’une part, il fait état des faiblesses d’un nationalisme ethnique qui marque les pays africains et qui est à la base des problèmes politico-économiques. Les jeunes africains cherchant à vers l’Europe occidentale. D’autre part, il montre que le phénomène migratoire a pour conséquence le développement de l’extrême-droite trouvant ses racines dans le retour du nationalisme ethnique en Europe. L’article propose un nationalisme démocratique visant à constituer l’unité des citoyens à partir des objectifs de développement et de droits. Pour terminer, il situe l’Afrique à l’échelle du monde en montrant qu’elle reste le lieu de la non-reconnaissance des droits des individus et que les autres parties du monde ne cessent de la courtiser pour la dominer et l’exploiter.
Mots-clés : Afrique, Citoyenneté, Démocratie, Développement, Égalité, Ethnisme, Europe, Génocide, Liberté, Migration, Nationalisme, Reconnaissance politique.
Abstract
This article deals with the phenomenon of young Africans migration in search of a better life in Western Europe, risking drowning in the Mediterranean. This issue raises questions about citizenship both in African countries and in Western European countries. To do so, it draws on nationalism, one of the domains of the contemporary political philosophy. On the one hand, it highlights the weaknesses of ethnic nationalism, which characterizes many African countries and has a great impact on their political and economic problems, which are the origin of the young Africans migration in Western Europe. On the other hand, it demonstrates that this migratory phenomenon contributes to the rise of nationalistic political movements in Europe, rooted in the resurgence of ethnic nationalism. The article advocates for a democratic nationalism that aims to unify citizens around development goals and political rights. Finally, it situates Africa on the global stage, showing that this continent remains a place where individual political rights are often unrecognized, while other parts of the world continue to court it in order to dominate and exploit it.
Keywords : Africa, Citizenship, Democracy, Development, Equality, Ethnisme, Europe, Liberty, Genocide, Migration, Nationalism, political Recognition.
Introduction
Ces dernières années, nous avons été gavés des images d’une horreur absolue. Les médias, surtout occidentaux, diffusent en boucle les images de la mort, celle d’une jeunesse africaine affrontant désespérément la traversée de la Méditerranée comme si cela était la condition sine qua non de réaliser le sens ultime de leur vie. Beaucoup de morts, en effet, ont été déplorés et la plupart de personnes englouties par la Méditerranée sont jeunes et viennent des pays africains. L’ampleur des risques encourus par ces jeunes ne devrait laisser le monde politique et toute personne de bonne volonté indifférents, que ce soit les hommes politiques africains, puisqu’ils ont la responsabilité de garantir un bien-être à leurs concitoyens, que ce soit les hommes politiques européens, qui mettent en place des politiques d’immigration pour garantir, à leur tour, la stabilité et l’harmonie de leurs sociétés respectives.
De part et d’autre, le départ de l’Afrique et les tentatives risquées d’arriver en Europe suscitent les interrogations sur la citoyenneté en même temps qu’ils conduisent à la redéfinition de la notion même de la citoyenneté. Notre analyse part de l’hypothèse selon laquelle le phénomène migratoire des jeunes africains traversant la Méditerranée est une clé herméneutique des catégories d’appartenance à une société politique.
Il convient de mettre en lumière, très rapidement, une certaine évidence. Le départ de tant de jeunes africains vers l’Europe, dans les circonstances que l’on connaît, est un signe du mal être de ces jeunes dans leurs sociétés d’origines, dans leurs pays. Ainsi, avant d’incriminer d’abord les Européens, comme malheureusement beaucoup d’intellectuels africain le font, ne serait-il pas raisonnable et responsable, pour les Africains, de questionner leurs sociétés politiques ? Au vu du phénomène migratoire à partir duquel je réfléchis, dans ce texte, il paraît important de montrer la fragilité de la citoyenneté dans les États africains. Il convient également de revisiter la conception de la citoyenneté et d’en montrer les métamorphoses qui s’opèrent suite au phénomène migratoire qui occupe cette réflexion. En effet, ici et là, dans les pays principalement de l’Europe de l’Ouest, la radicalisation d’une citoyenneté exclusive ne cesse de prendre les formes les plus inquiétantes à travers le score électoral des partis nationalistes et la plupart du temps anti-migrations. De ce qui précède, il est nécessaire et urgent de questionner le sens de la notion de citoyenneté, comme notion politique, face à la question du phénomène migratoire telle qu’elle se pose aujourd’hui.
En effet, en quoi le phénomène migratoire, tel qu’il se présente aujourd’hui à travers la traversée de la Méditerranée, nous renseigne-t-il sur la fragilité extrême de la citoyenneté au sein des États africains ? En quoi ce phénomène continue-t-il de renforcer la radicalisation du nationalisme euro-centrique qui met aujourd’hui en péril les valeurs démocratiques ? Loin d’apporter des solutions, cette réflexion cherche à comprendre, à expliciter et à identifier les enjeux du phénomène migratoire en amont et en aval autour de la question de l’appartenance à une société politique.
Pour ce faire, cette réflexion se répartit en trois moments : citoyenneté et modes de reconnaissances nationales, l’Occident et phénomène migratoire : contagion de la citoyenneté ethno-nationaliste et, enfin, la place des Africains dans la citoyenneté mondiale ou l’application du paradigme aristotélicien.
1. Citoyenneté et modes de reconnaissance nationale
Les théories de la philosophie politique font état de plusieurs acceptions de la citoyenneté. Dans ce texte, j’en reprends deux : la citoyenneté qui se confond à la nationalité avec le niveau de reconnaissance qui a tendance à se réduire à la dimension culturelle ou ethnique, d’une part, et, d’autre part, la citoyenneté démocratique pour laquelle les origines, la culture d’origine et d’autres marques particularisantes ne comptent pas. Cette dernière s’inscrit dans la logique du respect des droits politiques et individuels, tels qu’ils sont repris dans les Droits de l’homme.
J’ai donc choisi, pour cette réflexion, de théoriser les deux types de citoyenneté qui découlent de ces deux approches principales. D’une part, il y a l’ethno-nationalisme, c’est-à-dire le sentiment d’appartenance à un groupe dont les membres partagent les traits culturels, ethniques, historiques, linguistiques, etc. On se rend bien compte que, dans beaucoup de pays africains, ce modèle fragilise les États et le sentiment d’appartenance de certains groupes ethniques à la société politique. Les exemples de ce type, dans les États d’Afrique, sont malheureusement nombreux. J’y reviendrai. D’autre part, il y a un autre type de nationalisme libéral et démocratique qui répond à un besoin de sentiment d’appartenance par le biais de la création d’autres nouveaux éléments capables de fédérer tout le monde. Cette deuxième conception est celle appelée, dans ce texte, le nationalisme moderniste.
1.1. La citoyenneté selon l’ethno-nationalisme
Dans l’histoire récente de la philosophie politique, on constate que le nationalisme n’était plus au centre des débats intellectuels. Parmi les raisons de cette éclipse, on peut citer les raisons historiques et politiques, scientifiques, et philosophiques. À titre d’exemple, le caractère intrinsèquement nationaliste de la politique des Nazis est l’un des raisons historico-politiques ne rendant pas sympathique le nationalisme, aux yeux des intellectuels.
Dans la même perspective, on peut également évoquer le cas du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda, en 1994. Celui-ci trouve ses racines dans le discours nationaliste ayant créé la haine mortifère d’une ethnie contre une autre. Cela a conduit à la tragédie du génocide, c’est-à-dire un crime commis et visant l’extermination de tout un groupe ethnique, dans ce cas précis.
Une autre raison est purement intellectuelle. Le progrès de la science qui s’est réalisé à travers les catégories de l’universalisation mettaient en difficulté les idées nationalistes. À cela s’ajoute l’approche universaliste kantienne qui a eu une répercussion importante sur le développement du libéralisme politique et philosophique. Sur le plan politique, je signale, à titre d’exemple, l’importance des organismes tels que l’Organisation des Nations Unies et d’autres instances internationales à caractère politique, économique, militaire, etc. Ceux-ci ne cessent d’interpeller les États lorsqu’ils prennent les orientations politiques ne répondant pas aux valeurs politiques dites universelles, telles que l’égalité, la liberté, etc.
Contre toute attente, le célèbre ouvrage « La théorie de la justice » de John Rawls, dans son accent radicalement libéral symbolisé par son expression « le voile d’ignorance », a suscité beaucoup de réactions dans le monde de la philosophie politique et les plus virulentes sont celles développées par Charles Taylor, Michael Walzer, Will Kymlicka, etc. Ceux-ci, en réaction à la philosophie de John Rawls, ont développé la philosophie de l’identité. Ils pensent, en effet, que, contrairement à la philosophie libérale radicale qui cherche à minimiser le rôle de la collectivité et des sources culturelles dans la formation de l’identité morale, politique et culturelle de l’individu, « l’homme est un être d’appartenance » (B. Baertschi et K. Mulligan, 2002, p. 10). En effet, pour les libéraux, au sens classique et radical, ce qui compte c’est, avant tout, la liberté et les droits individuels. « Selon les libéraux, en effet, les individus ne sont pas définis par leurs appartenances, que celles-ci soient économiques, sociales, ethniques, sexuelles, culturelles, politique ou religieuses » (A. Berten, P. da Sileira, H. Pourtois, 1997, p. 15). Donc, l’ethno-nationalisme est un lieu où se développe un certain type de citoyenneté selon laquelle les concitoyens se reconnaissent sur base de leur appartenance culturelle, historique, linguistique etc. Il s’agit d’une reconnaissance sentimentale et idéologique.
Il convient, dès lors, de comprendre ce que peut signifier le nationalisme, comme théorie politique. « Nationalism is primarily a political principle, which holds that the political and the national unit should be congruent. Nationalism as a sentiment, or a movement, can be defined in terms of this principle. Nationalist sentiment is the feeling of anger aroused by the violation of the principle, or the feeling of satisfaction aroused by its fulfilment » (E. Gellner, 1983, p. 1). D’après cette définition, on peut comprendre que, dans le cadre du nationalisme, l’organisation politique de la société doit se fonder sur les marques non politiques de la société. Ainsi, dans cette perspective, la politique doit s’articuler avec, par exemple, les conceptions culturelles et anthropologiques d’un peuple bien précis.
Il existe un paradoxe radical chez les États africains qui, sur le plan de leur composition, en termes de peuples, sont loin d’être des nations. En effet, suite à la colonisation, on trouve, la plupart du temps, le même peuple dans deux États, voire plus. Le cas du Cameroun est si éloquent. Mais, il n’est pas le seul dans cette situation. Il n’est pas rare qu’un même peuple se retrouve dans trois États. Prenons le cas du peuple kinyarwandophone, c’est-à-dire ceux qui parlent le Kinyarwanda, la langue nationale du Rwanda. On les trouve au Rwanda, à l’Est de la République Démocratique du Congo et au Sud de l’Uganda. Cette présence d’un même peuple dans beaucoup de pays est l’une des deux parties du paradoxe politique que j’identifie. Il en existe une autre. En effet, dans ces pays multiethniques, l’organisation politique est souvent entre les mains d’une ethnie au détriment des autres. Cela complique doublement la question de l’appartenance à la société politique. En effet, comment peut-on se sentir citoyen d’une société politique, si l’on appartient à un groupe ethnique exclu voire menacé d’être exterminé par le pouvoir en place ? Ici, il est nécessaire de ne pas percevoir seulement les conséquences néfastes du paradoxe cité en termes de génocide. Il se manifeste également dans la vie politique de tous les jours, comme l’obtention des postes clés dans la fonction publique, l’accès aux marchés publics, la répartition des infrastructures, etc. Tout cela pousse à affirmer que les États africains ont du mal à être des États-nations.
Selon David Miller, il y a une certaine relation de causalité entre le groupe ethnique et la nation. « Nation must refer to a community of people with an aspiration to be politically self-determining, and state must refer to the set of political institutions that they may aspire to possess for themselves » (D. Miller, 2005, p. 19). Or, « ethnic group is a community formed by common descent and sharing cultural features (language, religion, etc.) that mark it off from neighboring communities » (Ibidem). La question qui se pose dans la plupart des États africains consiste dans le fait qu’ils ont du mal à être des nations. Cela est dû, comme je l’ai mentionné ci-dessus, aux circonstances de leur formation, d’une part. En effet, comme tout le monde le sait, le partage de l’Afrique à la conférence de Berlin ne tenait compte, en aucun cas, de ce qu’on peut appeler un élément fédérateur des peoples réunis sur un territoire politiquement organisé sous l’autorité colonial commune. Ceci continue d’être un défi immense pour les États africains. À défaut d’initier l’esprit national, les différents régimes africains continuent de se situer dans la logique ethnique et tribale.
Dans la logique de l’ethno-nationalisme, la question de l’identité nationale se pose en termes historiques. « Chaque État-nation se réfère à une géographie, à une histoire et au sentiment de partager avec d’autres citoyens – par le lien de la nationalité – un destin commun » (P. Weil, 2014, p. 9). Dès lors, il faut que l’identité nationale soit travaillée et construite à partir des éléments historiques que tout le peuple est susceptible de partager. Le raisonnement de David Miller va dans ce sens et soutient qu’il est nécessaire que l’État soit fondé sur les éléments de l’identité nationale. En effet, chez lui, il n’y a pas d’identité nationale sans référence aux valeurs d’une communauté précise. Or cette identité nationale doit se refléter dans les institutions politiques de l’État. C’est pourquoi, « nations exist when their members recognize one another as compatriots, and believe that they share characteristics of the relevant kind. When I identify myself as belonging to a particular nation, I imply that those whom I include as my co-nationals share my beliefs and reciprocate my commitments » (D. Miller, 2005, p. 23). Cette foi qui caractérise les compatriotes s’enracine nécessairement dans le passé. Ainsi, « nationality is an identity that embodies historical continuity » (Ibidem). Dans ce sens, David Miller met l’accent sur l’attachement des citoyens d’une même nation à un passé partagé, non pas en termes historiques seulement mais surtout en ce qui concerne l’attachement aux valeurs dites ethniques. Dans ce sens, David Miller défend un nationalisme ethnique.
Ce type de nationalisme est quasi impossible en Afrique parce que les ethnies restent très divisées et les régimes politiques en place sont la plupart du temps prisonniers d’une ethnie particulière qui s’affirme et monopolise le pouvoir au détriment des autres. Dans ce sens, la formation de l’identité nationale dans les États africains reste un défi majeur ; elle a des conséquences négatives sur la solidarité entre les concitoyens, d’une part, et, d’autre part, sur la participation au pouvoir de toutes les composantes de la société politique. Selon David Miller, « A national identity requires that people who share it should have something in common, a set of characteristics that in the past was often referred to as a ‘national character’, but which I prefer to describe as a common public culture » (Idem, p. 25). Pour clarifier ces propos, on constate que David Miller fait un rapprochement entre le passé et le présent dans sa façon d’aborder l’identité nationale. Or l’histoire lointaine des ethnies, en Afrique, est souvent marquée par les guerres et les conquêtes entre les ethnies désormais concitoyens, au sens moderne du terme.
Dans ce climat d’un passé si conflictuel et d’un présent marqué par les attitudes de méfiances des unes envers les autres, la question de la construction d’une identité nationale commune, dans les pays africains, reste un problème majeur de la vie politique. Ce dernier affecte le sentiment d’appartenance nationale à tel point qu’il est largement connu que, en Afrique, l’identité ethnique passe avant l’identité nationale, l’identité religieuse, etc. Évidemment, le cas du Rwanda illustre cette triste réalité politique. Car, en effet, lors du génocide perpétré contre les Tutsi, ce qui comptait ce n’était pas le fait d’être rwandais, ni celui d’être catholique ou protestant. Il fallait être Hutu pour ne pas se sentir menacé.
Le renforcement de l’identité nationale dans les pays africains devrait permettre aux concitoyens de se sentir les uns responsables des autres. Il faut donc travailler le « people’s sense of solidarity with and obligation to their compatriots will be increased » (Idem, p. 36). C’est à ce titre qu’il est possible d’espérer un compatriotisme solidaire et dévoué au service de la dignité de chaque citoyen et de toute la nation. Ainsi, on peut dire que là où la conscience d’une identité nationale n’existe pas, là où elle est faible, la question de la dignité des individus se pose à l’intérieur de la société politique. Pour prendre un exemple, quels efforts un gouvernement d’un pays africain consentirait-il s’il y avait l’un de ses ressortissants qui était détenu par un groupe terroriste ? Cette question peut également se poser par rapport aux gouvernements des pays africains dont sont ressortissants ces jeunes qui périssent dans la traversée de la Méditerranée. Il est sans aucun doute important de montrer que le phénomène migratoire révèle la fragilité voire les limités de la citoyenneté dans beaucoup de pays africains.
1.2. La citoyenneté et nationalisme démocratique moderne
Le nationalisme démocratique moderne est l’invention du célèbre anthropologue, philosophe et sociologue britannique Ernest Gellner. J’appelle la théorie que propose cet auteur « nationalisme démocratique moderne ». Selon lui, le nationalisme est nécessaire pour toute société politique, y compris la société démocratique moderne basée sur les droits individuels et non les droits ethniques. Pour lui, les critères ethniques ne sont plus crédibles, dans le monde moderne, pour fonder le sentiment d’appartenance à un peuple. En effet, l’heure où l’on se référait aux valeurs et caractéristiques de son ethnie est révolue. La modernité est le temps de l’individu libre. À ce titre, l’individu n’a plus besoin, comme cela était le cas dans le passé, de puiser nécessairement dans les sources communautaires, en termes de valeurs. En cela, l’approche d’Ernest Gellner est libérale. L’autre aspect qu’il identifie comme raison suffisante pour dépasser le nationalisme classique, à savoir le nationalisme ethnique, consiste dans le changement radical des conditions de vie. Ainsi, il défend l’idée selon laquelle la modernité a besoin du nationalisme, car sans le nationalisme, le domaine industriel et politique moderne ne peut exister. Ces conditions sont nécessaires pour que l’on puisse parler, dès lors, de la citoyenneté dite démocratique, au sens du nationalisme moderniste.
Pour Ernest Gellner, le nationalisme ne peut exister que là où il y a une raison sérieuse d’unir le peuple autour des mêmes valeurs. Dans la perspective des démocraties modernes, cette raison est, pour lui, la croissance économique. Celle-ci est une garantie d’une amélioration des conditions de vie pour tous les citoyens. Ainsi, selon lui, « a modern industrialised society is based on the idea of perpetual growth. It demands a highly mobile, literate, specialised workforce » (E. Gellner, 1983, p. 3). En cela, le nationalisme est une stratégie et un outil efficace dont la vocation consiste dans le renforcement du lien entre les membres d’un groupe politique de telle sorte que celui-ci puisse se sentir soudé pour défendre leurs intérêts communs et continuer à se battre ensemble pour assurer la croissance économique.
On voit que, dans cette perspective, le critère ethnique ne joue aucun rôle. La reconnaissance entre les citoyens n’est donc pas, selon la logique du nationalisme démocratique moderne, basée sur les catégories morales, religieuses, culturelles reçues. Si l’on l’applique l’approche d’Ernest Gellner au contexte actuel de l’Afrique, on peut constater que cela est quasi impossible. Car, il ne reconnaît pas, aux peuples non modernes, la capacité de promouvoir un nationalisme, une citoyenneté opératoire, qui ne soit pas ethnique. Selon sa logique, pour s’unir et développer un sentiment nationaliste et citoyen, il faut répondre aux critères de la modernité, de l’industrialisation, etc. Or cela reste l’apanage des pays occidentaux et on sait bien que l’Afrique n’y est pas encore. D’ailleurs, il y a quelques auteurs qui ont reproché à Ernest Gellner de l’impérialisme. Ainsi, pour Philipp Gerrans, « faire du capitalisme, de l’urbanisation et de la mobilisation des masses des éléments essentiels à la définition du nationalisme, c’est voir de manière inacceptable l’histoire à travers les lunettes de l’expérience européenne » (Ph. Gerrans, 2002, p. 14).
Cependant, cette théorie du nationalisme démocratique moderne offre, à mon avis, quelques pistes pour comprendre le phénomène migratoire. En effet, je prends au sérieux sa théorie selon laquelle les arguments culturelles et historiques ne suffisent plus pour faire exister un État ou pour fonder une citoyenneté opérationnelle, efficace et crédible. Ainsi, pour que les pays africains puissent s’unir sur base d’une autre raison qu’ethnique, ils devront d’abord chercher à entrer dans la modernité surtout au sens économique. Ernest Gellner fait dépendre le nationalisme du fait que le peuple doit être uni autour d’un projet économique commun. D’ailleurs, pour discréditer l’ethno-nationalisme, il reproche à celui-ci d’être un nationalisme de façade, parce que les différents niveaux sociaux n’ont pas la même culture. Je pense que, à ce titre, il a raison. Il suffit d’observer les inégalités existantes entre les différentes classes sociales en Afrique, pour affirmer que le nationalisme ethnique, dans son acception culturelle, ne tient pas la route. En effet, à quel hôpital se soignent les couches sociales favorisées ? Quelle école fréquentent les enfants des familles aisées ? Ces différences font qu’il est illusoire de parler de l’ethno-nationalisme voire du nationalisme en Afrique. Il n’y a pas de nationalisme possible là où les conditions de vie de certains sont très misérables et indignes au moment où les autres profitent des biens de la société politique sans vergogne.
Dans cette perspective, la citoyenneté des uns n’est sensiblement pas, en termes de contenu et de signification, la citoyenneté des autres. On peut déduire de ce qui précède que la question du nationalisme, dans le contexte africain, est plus idéologique qu’autre chose. Elle se présente comme un moyen de tromper la population en lui faisant comprendre qu’elle appartient à une même entité politique alors que celle-ci profite seulement à certains.
Même si cet argument d’Ernest Gellner ne me paraît pas convaincant à certains égards, surtout lorsqu’il s’agit de l’identification de l’urbanisation et de l’industrialisation comme objet nouveau autour duquel il faut organiser le nationalisme, il convient de dire que ce qui me semble pertinent, dans sa théorie, c’est la nécessité de choisir, de façon lucide et concertée, l’objet rassembleur, le noyau de l’identité nationale. Dans ce sens, sa visée est donc pertinente et la nature de son objet donne à penser pour les Africains. Je trouve que la place des conditions de vie dans le renforcement du lien entre les membres d’une société politique est cruciale. Il ne peut exister la reconnaissance entre les concitoyens que là où chacun jouit, de façon juste et équitable, des biens de la nation. En effet, à quoi bon appartenir à un peuple où les pauvres sombrent de plus en plus dans le désespoir et où les riches ont perdu le sens de la concitoyenneté et de la solidarité ? N’est-il pas naturel et légitime de chercher à aller ailleurs dans le but d’améliorer les conditions de vie ? Quelle pertinence d’être un citoyen des pays africains minés par les conflits, les guerres fratricides, la misère, le tribalisme, la xénophobie, etc. ?
La citoyenneté, dans la logique ethno-nationaliste, est problématique à plusieurs niveaux dans les pays africains multiethniques où le pouvoir politique se trouve principalement entre les mains d’une seule ethnie. Dans cette optique, comment peut-on compter, en tant que citoyen, sur mes concitoyens, alors même qu’on n’appartient pas à la même ethnie, à la même religion, au même lieu de provenance, à la même histoire, à la même culture, etc. ? Le modèle de la citoyenneté issu de l’éthno-nationalisme ne peut qu’accélérer le phénomène migratoire car il ne reconnaît pas, dans les faits, les droits et les devoirs égaux pour les concitoyens. Comment peut-on se sentir citoyen d’un État dont le pouvoir politique et économique se situe entre les mains d’une ethnie, d’une région, etc. au détriment du reste de la population ? Telle est la question. Malheureusement, le nombre d’exemples de ce type de situation crève les yeux en Afrique. Alors qu’un certain nombreux de jeunes Tutsi, avant le génocide en 1994, étaient exclus de l’école secondaire, dans le respect de la politique d’équilibre ethnique en vigueur à cette époque, il convient de signaler que, pour jouir du droit à l’éducation scolaire, les familles de ces jeunes étaient obligées de les envoyer suivre leur scolarité dans les pays limitrophes. Cela n’était-il pas un phénomène migratoire ? On part avec l’espoir d’améliorer les conditions de vie, chercher ce que les États sont incapables d’offrir à leurs citoyens.
2. L’occident et le phénomène migratoire : tentations de la citoyenneté ethno-nationaliste
La fragilité de la citoyenneté qui se développe à l’intérieur de l’ethno-nationalisme consiste dans l’auto-compréhension et l’autodéfinition qui se comparent à l’autre, c’est-à-dire celui qui ne partage pas avec nous un certain nombre d’éléments culturels hérités du passé. La fragilité qui affecte la citoyenneté issue de l’ethno-nationalisme africain se décline, comme nous l’avons montré, en plusieurs éléments : le tribalisme, le régionalisme, le clanisme, la corruption, le despotisme, etc. Ces éléments s’opposent aux valeurs dites fondamentales qui composent les droits de l’homme, telles que l’égalité, la dignité, le droit à une vie décente, la liberté, le droit à une éducation de qualité, etc. Dans ce modèle, comme je l’ai montré, la reconnaissance entre les citoyens se construit et s’exprime à partir des bases ethniques, régionalistes, etc. Ainsi, pour avoir du travail dans la fonction publique, il faut être recommandé par une autorité ou venir du même village que le chef, etc.
Il est important de souligner que les sociétés démocratiques occidentales, face au phénomène migratoire, sont en train, petit à petit, de retrouver les catégories d’une citoyenneté ethno-nationaliste. En Finlande, en Italie, en France, en Grèce, en Belgique, les partis d’extrême-droite ne cessent de faire de l’autre, c’est-à-dire l’immigré, le fonds de commerce pendant la période électorale, et cela marche bien. Dans beaucoup de pays européens, le fossé socioéconomique entre les Blancs et les personnes issues de l’immigration africaine au sens continental du terme se creuse de plus en plus. Cela se traduit, dans la vie quotidienne, par les différentes formes de discrimination, de stigmatisation et d’exclusion dont sont victimes les personnes issues de l’immigration dans tous les domaines, l’éducation, la fonction publique, les entreprises privées, etc.
D’une part, il convient de souligner que ce retour de l’ethno-nationalisme dans beaucoup de pays de l’Europe occidentale est le résultat des attitudes et comportement des populations issues de l’immigration. Celles-ci ont parfois des difficultés d’intégration dans les sociétés qui les accueillent et vivent encore comme des étrangers. Ils sont, la plupart du temps, tiraillées entre la culture de leur pays d’origine et celle des pays d’accueil. C’est dans cette perspective que David McCrone et Richard Kiely, dans leur étude sur le nationalisme et la citoyenneté, montrent que, en général, les personnes issues de l’immigration se comprennent plus en termes ethniques qu’en termes citoyens. En effet, « can black people be English, for example, or do they think of themselves primarily as British, given that they are citizens of the state ? We now know that members of ethnic minority groups are more likely to think of themselves in ethnic terms rather than being British » (D. McCrone et R. Kiely, 2000, p. 20). Ils sont détenteurs d’un passeport d’un pays européen, c’est-à-dire en avoir une nationalité, sans porter les valeurs de ce pays et, pire encore, il y en a beaucoup qui sont plus attachés affectivement à un autre État que celui dans lequel ils vivent.
D’autre part, le retour de l’ethno-nationalisme dans les pays de l’Europe occidentale ne fait plus aucun doute. Beaucoup d’auteur d’ailleurs l’assument alors que d’autre le condamnent. Parmi les penseurs du retour de l’ethno-nationalisme, David Miller (2005) se démarque des autres. Celui-ci fustige les cultures étrangères en Europe et demande clairement que toutes les personnes issues de l’immigration laissent de côté les cultures des pays d’origines pour adopter les cultures occidentales. En cela, pour prétendre appartenir à une nationalité, entendue comme un ensemble de valeurs au sens de l’identité nationale, il est nécessaire de comprendre que « a national identity is something one is born into » (Idem, p. 35). Ceci veut donc dire que toutes les personnes vivant en Europe et qui sont nés dans d’autres pays n’ont pas l’identité nationale des pays européens. Cependant, David Miller pense que ces personnes venues d’ailleurs peuvent être adoptées à condition de laisser de côté les valeurs ou l’identité nationale des pays dont elles proviennent.
Dans cette perspective, « minority groups, particularly those migrating to the society in question, have the option of acquiring a new identity alongside their existing ones. Nationality, precisely because it aims to be an inclusive identity, can incorporate sub-groups in this way without demanding that they forsake everything they already hold dear » (Ibidem). En affirmant le caractère inclusif de l’identité nationale, David Miller ne passe pas sous silence le fait que certains citoyens, surtout ceux issus de l’immigration, ont une autre identité nationale des pays dans lesquels ils sont nés et ont grandi. Il ressort de cette analyse que les deux identités nationales ne peuvent pas coexister et qu’il faut en choisir une, c’est-à-dire celle du pays où l’on se trouve. Dès lors, pour éviter que certains éléments présents dans l’identité nationale du pays d’origine entrent en contradiction frontale avec les composantes de l’identité nationale du pays d’accueil, « these groups themselves must abandon values and ways of behaving that are in stark conflict with those of the community as a whole » (Idem, p. 36).Clairement, il est demandé aux personnes disposant de plus d’une identité nationale de faire le deuil des aspects de leur identité nationale non conciliables avec l’identité du pays où elles se trouvent. Il convient de remarquer que David Miller ne présente pas les modalités pratiques et les critères que l’on devrait suivre pour identifier les éléments, issus d’autres identités nationales, incompatibles avec l’identité nationale du pays d’accueil.
Dans son étude sur le retour de l’ethno-nationalisme en Europe, à partir du cas des Pays-Bas, Hans Siebers fait remarquer que, ces derniers temps, le pays est marqué par les discours politiques explicitement ethno-nationalistes. « ’Dutch national identity’ has become a major topic of national elections campaigns » (H. Siebers, 2019, p. 35). Ce type de référence à l’identité nationale ne se fait pas dans l’optique du nationalisme démocratique et moderne, car il s’est choisi clairement ses valeurs dites culturelles qui remontent à une certaine époque de l’histoire et qui caractérisent une partie de la population tout en en excluant une autre.
Il n’est plus aussi inclusif, du moins sur le plan moral, comme l’est le nationalisme démocratique. Car, en effet, il y aurait, selon ce nouvel ethno-nationalisme, « Dutch norms and values » (Idem). Dans cette perspective, les écoles ont le devoir de promouvoir les valeurs ethniques. Ce retour de l’ethno-nationalisme met un accent particulier sur le Nous en le distinguant clairement de ceux qui sont appelés « les Autres ». « Paradoxically, however, the prime components of such ethno-nationalist notions are exactly civic and liberal values. Dominant constructions of ‘Dutchness’ portray progressive, civic and liberal values like emancipation, equal rights for homosexuals, sexual freedom, gender equality, individualism and tolerance. (…) Universalistic civic values are transformed into particularistic building-blocks of ‘the Dutch nation’ » (Idem, p. 35-36). Cette situation de la transformation du nationalisme démocratique en ethno-nationalisme s’observe également dans beaucoup de pays européens tels que la France, la Finlande, etc. Pour la Finlande, le parti politique des vrais Finlandais illustre, sans ambiguïté, cet ethno-nationalisme. Comme on peut le constater, sur le plan philosophique, « the effects of national identity constructions may be limited or even problematic » (Idem, p. 36), surtout dans le cadre de l’Europe occidentale désormais marquée par le multiculturalisme.
Il convient de mentionner que les personnes issues de l’immigration, plutôt que de retourner dans leurs pays d’origines, préfèrent rester en Europe, car, comme on peut le constater, la reconnaissance institutionnelle est plus importante dans les États occidentaux que dans les États africains. En effet, malgré le retour progressif de l’ethno-nationalisme, il existe encore en Europe un système social efficace et chaque citoyen peut prétendre à quelques avantages sociaux.
Alors que la citoyenneté reliée à l’ethno-nationalisme en Afrique connaît beaucoup d’éléments qui la fragilisent, on constate que l’ethno-nationalisme européens qui s’exprime à travers les partis politiques d’extrême-droite aboutissent à la radicalisation de la citoyenneté. Je distingue la fragilité de la radicalisation pour le simple fait que la citoyenneté africaine, dans sa fragilité, ne se base pas sur le droit et ne se traduit pas dans les formulations et les programmes, alors que la radicalisation de la citoyenneté dans la configuration du phénomène de migration, en Europe, se thématise politiquement, se confronte aux autres tendances politiques, dans le débat public.
3. La place des Africains dans la citoyenneté mondiale ou l’application du paradigme aristotélicien
Aristote est l’un des plus anciens qui ont élaboré une philosophie politique sur la question de la citoyenneté. En effet, comme cela est connu, pour Aristote, les femmes et les enfants ne doivent pas prétendre à la citoyenneté, en raison du niveau soit absent soit insuffisant de délibérer. « L’esclave est totalement dépourvu de la faculté de délibérer, la femme la possède mais sans autorité, l’enfant la possède mais imparfaite » (P. Pellegrin, 2014, p. 2342). En d’autres mots, ils ne sont pas citoyens puisque les autres ne leur reconnaissent pas ce statut. Cela signifie qu’ils ne sont pas libres et que, surtout, ils ne peuvent pas disposer d’eux-mêmes.
Ce schéma d’Aristote semble s’appliquer sur les citoyens du monde d’aujourd’hui. En effet, peut-on dire que tous les hommes bénéficient des mêmes droits et devoirs, si on les considère comme les citoyens du monde ?, c’est-à-dire si le monde est une cité ? Nous appartenons tous à la même humanité comme les Grecs de l’époque d’Aristote appartenait à la même société. Cependant, « il ne suffit pas d’appartenir, selon Aristote, à une société pour jouir pleinement de sa citoyenneté » (J.-P. Niyigena, 2015, p. 655). D’ailleurs, « le Stagirite lui-même a justifié l’esclave, pour ne rien dire de la subordination des femmes » (M. Castillo, 2002, p. 6). Cette configuration politique selon laquelle les hommes ne jouissent pas de la citoyenneté, de la même manière et au sein d’une même cité, est matérialisée dans la cité mondiale.
Pour tous ces Africains qui tentent l’impossible au risque de leur vie, l’Afrique est l’un des continents où il ne fait pas bon vivre. Les raisons de ce constat malheureux sont nombreuses et ont été évoquées plus haut. La jeunesse africaine a du mal à se projeter dans le futur, avec optimisme. Cependant, comme on peut l’observer partout, le monde ne cesse de devenir un village. Malgré le désespoir qui sévit en Afrique, les jeunes reçoivent des images et des informations vraies ou pas d’une autre partie du monde qui les fait rêver. Il est donc normal que ces jeunes, abusés par les politiques africaines sans ambitions et sans visions, cherchent à rejoindre cette partie du monde où ils peuvent améliorer leurs conditions de vie. En cela, les Africains constituent, en général, le groupe de ces hommes et femmes, dans la cité mondiale, qui est dépourvu de certains droits, comme l’étaient, les esclaves, les femmes et les enfants, selon Aristote.
Dans une perspective du cosmopolitisme contemporain, il est légitime de se comparer aux autres, de prendre conscience de sa situation à la lumière de ses aspirations et de la situation des autres. Ainsi, dans la configuration de la citoyenneté mondiale, on peut se poser la question de savoir pourquoi une partie du monde continue à bénéficier des conditions de vie avancées alors qu’une autre s’enfonce de plus en plus dans la pauvreté, dans les conflits ethniques et tribaux, dans la corruption, etc. ? À travers ce constat, on peut affirmer, sans se tromper, que le paradigme aristotélicien sur la citoyenneté est mis en pratique dans notre monde d’aujourd’hui. Ainsi, il y en a qui sont nés pour mener une vie digne et libre, alors que d’autres sont condamnés à rester dans l’éternel état de dépendance et d’asservissement. Cette approche est descriptive et non pas normative. L’Afrique tend les mains pour accueillir les aides d’autres parties du monde, l’Afrique consomme le savoir produit ailleurs, l’Afrique est à la merci des décisions politiques et stratégiques prises par d’autres peuples, l’Afrique est loin d’être la terre des citoyens respectables et respectés dans le monde. Les Africains sont les citoyens de seconde zone, comme les enfants, les femmes et les esclaves, dans la théorie politique d’Aristote. Les vrais citoyens libres se trouvent en Europe et aux États-Unis d’Amérique. De là, les citoyens libres peuvent tout décider pour les citoyens de la seconde zone. Ces premiers ont droit à la liberté d’expression, à l’accès à l’école, au logement, à la vie décente, etc.
Conclusion
Pour conclure, cette réflexion aura cherché à mettre en lumière la manière dont la question de la citoyenneté se pose dans l’horizon du phénomène migratoire. Si le risque que prennent les jeunes africains pour affronter la Méditerranée est important, cela nous renvoie à la question de la citoyenneté au sein des États africains, d’une part, et, d’autre part, au sein des pays européens qui accueillent les migrants. Le phénomène migratoire tel qu’il est vécu aujourd’hui, surtout de l’Afrique vers l’Europe, constitue une clé herméneutique du statut de la citoyenneté en Afrique. Celle-ci est très fragile. En effet, la citoyenneté en Afrique est marquée par une reconnaissance mutuelle du type ethno-nationaliste, c’est-à-dire que, en Afrique, les individus ne sont pas reconnus pour ce qu’ils sont mais pour ce qui les lie à tel homme politique ou à telle autorité, dans le sens de l’ethnie ou d’autres liens pré-politiques. Ce type de reconnaissance affaiblit la citoyenneté et se concrétise par le fait de faire du tribalisme, du régionalisme, etc. un critère pour jouir des biens de l’État. À côté de cette forme de citoyenneté issue d’ethno-nationalisme, l’Occident qui avait longtemps développé la citoyenneté démocratique voit se développer, sur la base du phénomène migratoire, les tendances politiques d’extrême-droite qui deviennent de plus en plus visibles et importants. On n’y constate le retour de l’ethno-nationalisme non pas dans les droits et devoirs tels qu’ils sont renseignés dans les constitutions et d’autres lois, mais dans la vie de tous les jours à travers les différentes formes de discrimination basées sur les origines de la minorité issue de l’immigration. En cela, le phénomène migratoire ne cesse de durcir la citoyenneté en Europe occidentale.
À l’heure du cosmopolitisme, le phénomène migratoire nous révèle la place des Africains dans la cité mondiale. Ceux-ci sont des citoyens de la seconde zone. Alors que les citoyens du Nord bénéficient de la liberté, peuvent prétendre à une vie digne, à l’autodétermination, dans la cité mondiale, les Africains ont du mal à sortir des places que le Nord leur a assignées depuis plus d’un siècle ; ils restent, en quelque sorte, esclaves, colonisés, etc. Il est urgent que les Africains cherchent à trouver des solutions à leurs propres problèmes et se rendent dignes devant le monde. Ainsi, que devrait être le contenu de l’identité nationale des États africains et que faire pour y faire advenir la conscience de la dignité et de la citoyenneté démocratique ?
Références bibliographiques
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