LE « VIVRE-ENSEMBLE » AFRIQUE DANS LA PAIX ET LA FORMATION À L’HUMANITÉ
Sessou Coovi Cyriaque AHODEKON
Université d’Abomey-Calavi (Bénin)
Résumé
Les êtres humains sont condamnés à vivre ensemble ; la société étant régie par des rapports sociaux. C’est pourquoi la vie en société a toujours préoccupé l’esprit humain et nombre de penseurs en font un objet de réflexion. Les différentes réflexions qui sont menées portent sur les difficultés à garantir l’harmonie sociale dans le monde en général et en Afrique en particulier où la sécurité et la paix sont menacées. Ce qui pose le problème d’un véritable vivre-ensemble à cause de la crise du lien social, du contrat social qui compromet la cohabitation harmonieuse entre individus ou entre communautés et donc la cohésion sociale. Alors, pour une paix durable, il importe de cultiver le vivre-ensemble et pour cela, l’éducation, la culture et les religions ont leur rôle à jouer. Le vivre-ensemble suppose un développement et une compréhension de soi et des autres (en anglais) qui conduisent à l’interdépendance et à des réponses pacifiques, conjointes et intelligentes aux défis du monde. L’éducation est un puissant facteur de changement. Plusieurs approches éducatives visent explicitement la cohésion et la justice sociale : l’éducation à la citoyenneté, l’éducation multiculturelle, l’éducation antiraciste, l’éducation à la paix. La culture elle, permet d’ancrer l’identité et de lier les gens à leur communauté. Quant à la religion, elle peut contribuer à la formation de l’humain aux plans collectif et psychoaffectif en favorisant la cohésion sociale, le partage des valeurs étant un ciment collectif. Il est donc nécessaire et urgent de cultiver les valeurs du vivre-ensemble pour une paix durable.
Mots clés : Culture, Éducation, Humanité, Paix, Vivre-ensemble.
Abstract:
Human beings are condemned to live together; society being governed by social relations. This is why life in society has always preoccupied the human mind and many thinkers make it an object of reflection. The various reflections carried out relate to the difficulties of guaranteeing social harmony in the world in general and in Africa in particular where security and peace are threatened. Which poses the problem of true living together because of the crisis of the social bond, of the social contract which compromises harmonious cohabitation between individuals or between communities and therefore social cohesion. So, for lasting peace, it is important to cultivate living together and for this, education, culture and religions have their role to play. Living together presupposes development and understanding of oneself and others (in English) which lead to interdependence and peaceful, joint and intelligent responses to the world’s challenges. Education is a powerful force for change. Several educational approaches explicitly aim for cohesion and social justice: citizenship education, multicultural education, anti-racist education, peace education. Culture helps anchor identity and connect people to their community. As for religion, it can contribute to the formation of humans on a collective and psycho-affective level by promoting social cohesion, the sharing of values being a collective glue. It is therefore necessary and urgent to cultivate the values of living together for lasting peace.
Keywords : Culture, Education, Humanity, Peace, Living together.
Introduction
Vivre ensemble signifie une cohabitation harmonieuse entre individus ou entre communautés ; une capacité et un assentiment des habitants, dans un environnement de diversité sociale et culturelle, à partager harmonieusement leur lieu de vie. La vie en société a toujours occupé l’esprit humain. Les plus grands penseurs se sont penchés sur cette question sous plusieurs angles et plusieurs points de vue. De nos jours, il n’est plus simplement question de vivre en société, mais de vivre dans des sociétés qui sont caractérisées par une présence grandissante de la diversité dans toutes ses formes (Vertovec, 2014) ; comment peut-on vivre ensemble malgré toutes les différences qui nous séparent ? Si la question du vivre-ensemble n’est pas tout à fait nouvelle, elle se pose dans de nouveaux contextes et dans des situations inédites. Le vivre-ensemble émerge d’abord d’une série de réflexions sur la difficulté de garantir l’harmonie sociale dans les sociétés contemporaines, mais, de plus en plus, le vivre-ensemble dans le monde en général et en Afrique en particulier, est confronté à une crise qui pourrait se justifier par l’évolution de la société : les médias sont le théâtre d’une bataille acharnée entre les différents clans, les guerres, etc. ; tout ceci, dû à l’ensemble des péripéties qui ont jalonné l’histoire et les mutations sociales qu’elles ont générées. Et les enfants d’aujourd’hui, futurs hommes et femmes de demain, héritent des querelles qui ne sont pas les leurs. Cette crise du vivre-ensemble, naguère apparue, ne cesse de changer la société qui devient de plus en plus dépourvue d’humanité. Parler du vivre ensemble, c’est aussi parler de la culture ou du moins, de la diversité culturelle.
Mais il s’observe de nos jours, la crise du lien social, la crise de la modernité, la crise du contrat social, la crise de l’État de droit, la crise de l’État providence, la crise de l’État social, le développement d’un État sécuritaire.
Il devient rare de trouver une étude quelque peu scientifique sans y voir apparaître une de ces expressions. Elles reflètent certes une réalité depuis longtemps observée mais son utilisation abusive ne risque-t-elle pas de banaliser l’ampleur du phénomène ? Poussons la provocation plus loin en osant affirmer que toute étude scientifique relative à la sociologie des rapports sociaux au sens le plus large du terme ne serait potentiellement crédible que s’il est fait référence à cette notion de crise.
En effet, le terme vient du grec (krisis), qui renvoie à un moment de rupture imprévisible et spectaculaire, comme un coup de théâtre. En médecine, la crise constitue une dégradation soudaine d’un état de santé, sans que l’on comprenne pourquoi. Les sciences sociales, quant à elles, s’accordent sur des propriétés plus larges (la perte de sens, la désectorisation, le caractère complexe, urgent et dynamique, etc.).
Il est alors nécessaire de se demander quels sont ses fondements et manifestations sur les plans culturel et historique d’une part et quelle est la contribution de l’éducation et de la formation, de la culture, des religions et des organisations de la société civile à la formation à l’humanité.
1. Vivre-ensemble, culture et société
À l’ère d’une société axée sur l’individualisme, l’économie et la mondialisation, la question de savoir si les valeurs du vivre-ensemble sont-elles encore d’actualité est une question brûlante. Les médias nous relayent des évènements teintés de violence, de compétition, d’égoïsme. Ce paragraphe nous introduit dans la complexité du vivre-ensemble dont voici quelques axes.
1.1. Les implications du « vivre-ensemble »
Dès le début se posent quelques questions qui puissent orienter l’analyse. Vivons-nous effectivement chacun chez soi, chacun pour soi sans se soucier de l’autre ? Faut-il croire que les valeurs du vivre-ensemble sont obsolètes ? Des éléments tendent à prouver le contraire : réactions de coopération spontanées lors d’évènements dévastateurs (séismes, attentats, incendies, etc.).
Qu’est-ce qui fait encore lien dans notre société ? Autour de quelles valeurs se rassembler et s’unir ? Quel respect de ces valeurs au sein de la société ? Quel rôle l’école ou l’éducation en général a-t-elle à jouer dans la diffusion et le partage de ces valeurs ? Voilà autant de questions dont les réponses font penser à des valeurs universelles, valeurs du vivre ensemble.
1.1.1. Les valeurs universelles ou valeurs du vivre-ensemble
Pour vivre ensemble de manière harmonieuse, il est essentiel de partager des valeurs. Par le développement de valeurs humaines, nous exprimons notre humanité par des marques de respect, de considération, d’empathie, etc. envers les autres.
Les valeurs éthiques requièrent une conduite respectant autrui et ne nuisant pas aux autres. Les valeurs morales sont traduites en règles et lois prescrites par l’état, la culture ou la religion et nous imposent des conduites de respect de l’autre et de son intégrité. Comme l’explique l’ONG Graines de Paix,
les valeurs morales évoquent la même chose que les valeurs dites éthiques, mais aujourd’hui, les discours « moralisants » sont mal perçus. Les valeurs éthiques et encore plus les valeurs humaines sont perçues beaucoup plus positivement, peut-être parce qu’on se sent soi-même concerné. On désire très fortement que les autres soient “humains” avec nous. (…) Ces valeurs humaines et morales sont des valeurs universelles, à la fois ressenties dans notre for intérieur (notre conscience), et exprimées dans des lois, des constitutions, ainsi que de nombreux textes internationaux (Déclarations, Conventions, etc.) affirmant les Droits Humains (A. Pierard, 2018, p. 3)
Véritables guides dans l’interaction avec les autres, ces valeurs sont le fondement de toute vie en société. Qu’il s’agisse d’entraide, de solidarité, de réciprocité, de reconnaissance, de tolérance, d’ouverture, de respect, de liberté, de justice, d’égalité (et la liste n’est pas exhaustive).
Or, ce sont les valeurs nécessaires au vivre-ensemble – la solidarité, le respect, le partage, la justice.
Selon Catherine Rouhier, psychologue à l’école de la paix de Grenoble, vivre ensemble ne va pas de soi et se décline en diverses actions :
- promouvoir des valeurs ;
- développer la solidarité ;
- réorganiser notre vie commune sur la terre ;
- former à la citoyenneté ;
- prévenir les conflits ;
- respecter les cultures, les religions ;
- renforcer la volonté des individus à être des acteurs ;
- apprendre à chacun à reconnaître en l’Autre la même liberté qu’en soi même.
Il s’agit aussi d’être tolérant, d’accepter les différences, de confronter les façons de faire et les opinions, sans jugement ni mépris, dans le respect, la compréhension et l’ouverture d’esprit. En cela, Alice Pierard (2018, p. 4) a vu juste en citant David Jarry,
Qui dit tolérance, dit aussi réciprocité. La tolérance n’est pas une « bienveillante indulgence », simple manifestation d’une supériorité faite de condescendance. Pour se montrer tolérant, il est nécessaire de pouvoir croire sincèrement à un autrui qui a la même valeur que soi (principe d’égalité), dans toute sa différence.
1.1.2. Les principes et avantages du vivre-ensemble
Le bien vivre ensemble repose sur le respect mutuel, l’acceptation de la pluralité des opinions, des interactions dans l’ouverture et la coopération, des relations bienveillantes, ainsi que sur le refus de s’ignorer ou de se nuire.
- respecter l’autre ;
- favoriser la rencontre interculturelle ;
- encourager la relation plutôt que le conflit ;
- favoriser l’intégration.
1.2. Culture comme facteur d’intégration sociale et de développement
1.2.1. Le rôle de la culture dans la vie en société et développement
C’est en effet la culture est le capital social qui permettent de promouvoir le développement des capacités des individus et des groupes et leur participation à la vie de la société. C’est la culture, en enrichissant le capital social, qui permet de vraiment valoriser les autres ressources pour le développement. Autrement dit, toute culture se présente comme moyen d’exprimer la créativité des acteurs, de se forger une identité propre et de renforcer ou de préserver leur sentiment d’appartenance à la communauté. De la sorte, les facettes culturelles sont multiples et multiformes : occasion de loisirs, de divertissement, d’apprentissage et de partage d’expériences avec d’autres. C’est aussi le creuset de savoirs, savoir-faire, règles, normes propres constituant un ensemble dynamique d’éléments qui contribuent à « faire société » de manière plus ou moins interactionnelle et harmonieuse. On peut dire que chaque acteur est en quelque manière porteur de culture, parce que ses expériences dans l’espace et dans le temps influencent et valident ses manières d’être en relation avec le monde et les autres.
Dans une société démocratique qui consacre l’égalité entre les êtres humains, si la culture est le reflet et le ciment qui lient les membres de cette société entre eux, chacun devrait avoir la possibilité d’influer sur l’équilibrage et l’articulation entre ces éléments dynamiques. Et pourtant : ces jeux d’influence débouchent sur des rapports de domination d’une tendance sur une ou plusieurs autres.
1.2.2. La culture, facteur d’intégration sociale
En tant qu’institution sociale, la « culture » propose un réservoir d’instruments aptes à réaliser l’intégration sociale. L’évolution des sociétés modernes change toutefois profondément la dynamique culturelle. La culture se définit dans son sens plus originaire comme le produit du processus d’acculturation de la personnalité individuelle. Les objets de l’expérience sont extraits de leur contexte naturel et soumis au vouloir humain. En même temps, ce faisant, les êtres humains cultivent leur personnalité, qui s’affine au contact d’objets de la culture.
La distance croissante entre l’individu et les conditions sociales de sa vie demande de plus en plus la médiation de formes symboliques, multipliant les contenus objectifs de la culture. Ceux-ci offrent aux individus autant de moyens d’intégration dans les liens sociaux, mais leur demandent en même temps d’en transposer les fragments dans une synthèse dotée de sens subjectif.
La différenciation fonctionnelle croissante et l’accélération du rythme de vie rendent impossible la sédimentation de nouvelles formes de vie culturelle capables de garantir l’intégration des individus dans les liens sociaux. Dans la réalité sociale d’aujourd’hui, on peut constater que le genre d’angoisse, qui découle de la crise de la culture moderne, se retrouve dans le débat sur le multiculturalisme.
2. Contribution de l’éducation, de la culture et des religions à la formation à l’humanité pour une Afrique sans déficit humain
En Afrique de l’Ouest et du Centre, le changement climatique, la pauvreté, l’inégalité des sexes, l’instabilité politique et le chômage menacent la coexistence pacifique et le développement durable des sociétés. Dans la région, 12 des 24 États connaissent actuellement des situations de conflit armé entraînant notamment de nombreux déplacements forcés, aussi bien à l’intérieur des pays touchés que vers les pays voisins. Début 2020, la région comptait près de 2 millions de réfugiés, 7 millions de déplacés internes et 1,8 million de personnes à risque d’apatridie (selon le Bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre du HCR). Dans ce contexte, l’extrémisme violent est en hausse. Selon l’ONUDC, l’extrémisme violent « comprend des formes de violence à motivation idéologique » qui peuvent inclure « la déformation et l’exploitation des croyances religieuses, des différences ethniques et des idéologies politiques » (Global Partnership).
2.1. Le rôle de l’éducation et de la formation
Le vivre-ensemble suppose un développement et une compréhension de soi et des autres (en anglais) qui conduisent à l’interdépendance et à des réponses pacifiques, conjointes et intelligentes aux défis du monde. Cela s’inscrit dans le cadre de l’Objectif de développement durable (ODD) cible 4.7 – qui vise à garantir à tous les élèves des connaissances et des compétences requises pour la promotion du développement durable d’ici 2030 – et de tous les autres ODD.
Ces valeurs sont partagées par la communauté internationale dont les membres de l’organisation internationale de la Francophonie qui ont adopté l’Appel francophone d’Erevan pour le vivre-ensemble en 2018.
L’éducation est un puissant facteur de changement. Elle améliore la santé et les moyens de subsistance, contribue à la stabilité sociale et stimule la croissance économique à long terme. Elle est aussi essentielle à la réalisation de chacun des 17 objectifs de développement durable.
De nombreuses revendications issues de la réflexion sur l’individualité, l’identité et l’appartenance mettent de nos jours la dynamique entre communauté et société sous tension. En effet, l’affirmation de la diversité semble fragiliser les relations qui unissent les individus et les amènent à se sentir membres d’une même société. Face à la menace d’éclatement social associé à une gestion déficitaire de la diversité, l’éducation se doit de contribuer au renforcement des formes de vivre-ensemble (Ainsi la création d’un espace démocratique de la « cohésion sociale » au-delà des multiples logiques centrifuges (M. Moldoveanu, p. 27).
L’éducation est apparue comme l’une des pistes d’action pour diminuer les phénomènes d’exclusion. Plusieurs approches éducatives visent explicitement la cohésion et la justice sociale ; l’éducation à la citoyenneté, l’éducation multiculturelle, l’éducation antiraciste. Parmi elles, l’éducation multiculturelle bénéficie d’un statut controversé sinon illégitime (M. Moldoveanu, p. 28).
Selon l’article 6 du décret Missions, l’école doit préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures. Donc oui, le vivre-ensemble commence aussi à l’école ! Mais celle-ci a-t-elle les moyens nécessaires à sa disposition pour remplir cette mission ?
Selon Isabelle Franck (2015, p. 2) d’Entraide et Fraternité, la situation actuelle place l’école dans une position délicate.
Le système dans lequel nous vivons aujourd’hui (…) va à l’encontre du vivre-ensemble, puisqu’il est fondé sur l’accumulation de richesses et de pouvoir par une minorité, sur la surconsommation comme clé de l’existence sociale, sur la concurrence généralisée, sur la loi du plus fort, sur le mérite individuel et la croyance qu’on peut se construire et s’épanouir par la seule force de sa propre volonté. Or, ce sont les valeurs du vivre-ensemble – la solidarité, le respect, le partage, la justice… – que les écoles sont censées inculquer aux jeunes. Autant dire que la tâche n’est pas facile. On lui demande, en quelque sorte (…) d’être une oasis de vivre-ensemble et de citoyenneté dans un monde de brutes égoïstes et sans scrupules. Bien vivre ensemble n’est pourtant pas seulement nécessaire pour former les citoyens de demain : vivre bien ensemble est nécessaire pour que les élèves soient en condition de réaliser des apprentissages. Il est difficile à un élève de se concentrer quand son esprit est absorbé par des problèmes relationnels, des moqueries, voire des harcèlements – plus ou moins perçus par l’équipe éducative. Respect et bienveillance ne sont pas des options, ce sont des conditions de l’apprentissage. Entre les élèves comme des profs envers les élèves – et inversement.
Dans l’optique du vivre-ensemble, l’école devrait permettre aux élèves d’être eux-mêmes, de faire ensemble, de devenir des acteurs de demain, de renforcer la cohésion sociale. Tout cela dans un climat de bienveillance, d’écoute et de non jugement avec des règles et limites définies. Vivre ensemble, c’est faire ensemble. Faire ensemble, parce que c’est avant tout par l’expérience qu’on découvre que vivre ensemble n’est pas seulement une obligation, mais aussi une source de joie et de créativité. Enseigner quelque chose qui est de l’ordre des valeurs – la participation, la solidarité, le respect de la diversité, le sens du collectif… – sans avoir l’occasion de le vivre, c’est très artificiel et peu efficace. Faire ensemble, aussi, parce que vivre ensemble, aujourd’hui, c’est changer ensemble, construire ensemble une société où il fasse bon vivre.
Qu’est ce qui est mis en place dans nos écoles pour favoriser le vivre-ensemble ? On peut penser à l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté, la désignation et le rôle donné aux délégués de classes, la construction d’une charte commune, etc. Diverses pratiques permettent de construire le vive-ensemble à l’école. Selon Pablo Servigne et Gauthier Chapelle (2017, p. 132), pour favoriser le respect, la convivialité et la réciprocité entre élèves, ainsi qu’entre élèves et professeurs, c’est-à-dire pour créer un climat de confiance et de sécurité, mieux vaut valoriser les comportements souhaités que de détecter et punir les comportements non souhaités. Isabelle Franck explique que pour un réel « être bien ensemble », il faudrait que cet esprit règne dans toute l’école, et que ce soit une démarche intériorisée, intégrée. Sans cela, les jeunes en resteront au stade des règles imposées et n’arriveront pas à un changement durable et profond.
L’éducation à la philosophie et à la citoyenneté doit donner du sens aux valeurs partagées au sein de l’école. Pour que les élèves soient dans le vivre-ensemble, développent les valeurs défendues, le vécu a beaucoup plus d’intérêt qu’un cours théorique. La mise en œuvre transversale de cette éducation est donc un avantage. Cela peut prendre la forme de mise en place de projets culturels ou environnementaux : récolter des vivres ou vêtements pour les sans-abris, réaliser une activité dans le cadre d’une opération caritative ou d’autres projets associatifs, collecter du matériel scolaire pour un pays défavorisé, aménager la cour de récréation, créer un potager à l’école, etc. En matière d’éducation à la citoyenneté, cela signifie que les principes de fonctionnement d’une démocratie pluraliste et participative doivent être intégrés aux modes d’apprentissage à l’intérieur même de la classe ou de la salle de cours afin de favoriser l’appropriation des connaissances, l’acquisition et le développement des attitudes et des valeurs associées au plein exercice de la citoyenneté.
En tant qu’élément central de l’ODD 4.7, l’éducation à la citoyenneté mondiale, intègre les principes du vivre-ensemble et enseigne aux élèves une approche de résolution des problèmes tant à l’échelle locale que mondiale qui intègre un esprit de coopération et d’interdépendance. Le respect de la diversité et des différentes identités – de genre, de religion, de culture et autres – ainsi que la capacité à penser de manière critique, préparent les apprenants à répondre aux défis auxquels ils sont confrontés avec empathie pour construire un monde durable.
L’éducation à la citoyenneté mondiale est au cœur de la réponse à l’extrémisme violent dans la région, notamment par une approche connue sous le nom de prévention de l’extrémisme violent par l’éducation (PEV-E). Si l’éducation ne peut à elle seule prévenir l’extrémisme violent, elle peut limiter la diffusion des idéologies, discours et propagandes extrémistes en fournissant aux individus les compétences nécessaires pour les remettre en question.
L’éducation a le pouvoir d’enseigner les tenants de la paix, de la non-violence, de la résolution pacifique des conflits, de l’information et de l’alphabétisation en ligne, ainsi que des compétences sociales et émotionnelles. Lorsque les élèves sont éduqués et dotés des compétences nécessaires pour résister aux idéologies extrémistes, la diffusion de l’extrémisme devient limitée.
Apprendre le vivre ensemble et la PEV-E favorisent également le changement. Cela peut signifier un changement de soi, une transformation de la communauté, de la société et même du monde. La transformation se produit par l’action, et les apprenants doivent être encouragés à agir pour créer le changement. La pédagogie transformationnelle et participative et les approches centrées sur l’élève peuvent être utilisées en classe, par opposition à l’apprentissage par cœur ou à la mémorisation, pour former des citoyens actifs, critiques et résilients.
L’éducation à la paix apparaît donc comme une nécessité à l’école car comme le faisait remarquer Jacques Mühlethaler, le fondateur de l’EIP (Association mondiale pour l’École Instrument de Paix), l’éducation telle qu’elle est dispensée aujourd’hui a pour effet, de diviser les hommes au lieu de les unir, l’accent est surtout mis sur la compétition, la performance et l’élitisme tend à glorifier l’individualisme au détriment de la coopération et la solidarité ; c’est pourquoi la devise de l’EIP « désarmer l’esprit pour désarmer la main » reflète bien le rôle que doit jouer l’école pour assurer une éducation à la paix.. En effet l’école autant elle conserve la culture, autant si elle veut être démocratique doit proposer aux enfants ce qu’il y’a de mieux dans la société contemporaine, elle doit avoir une longueur d’avance sur la société, elle est à la fois un conservatoire pour les cultures et un laboratoire c’est à dire un terrain d’essai des progrès de la démocratie, du respect des droits de l’homme, c’est un terreau propice à l’expérimentation de nouvelles idées, à ce titre elle peut jouer un rôle de premier plan dans l’éducation à la paix.
À la lumière des éléments avancés, l’on peut dire que l’éducation à la paix a pour but de développer le sens des valeurs universelles et les types de comportements qui s’inspirent et fondent la paix. Elle a pour objectif d’amener les enfants à se connaître d’abord, à s’apprécier, à comprendre et à envisager avec sympathie les notions de justice, d’égalité, de liberté, de tolérance, de démocratie et de leur donner envie d’œuvrer pour un monde plus humain, plus solidaire. À ce titre, elle doit développer des capacités pour apprécier les valeurs universelles que véhiculent les droits de l’homme (liberté, justice, égalité, tolérance etc.) et agir pour leur respect.
Elle doit développer les capacités suivantes :
- des capacités pour reconnaître et accepter les valeurs requises pour la vie en commun, et apprécier les autres cultures.
- des capacités de communiquer, de dialoguer, de partager, de coopérer, à travailler en groupe
- des capacités à mettre en œuvre son esprit critique, à s’ouvrir au changement, de modifier son jugement
- des capacités de participer à l’élaboration des règles de vie, à les respecter à l’école
- des capacités de comprendre la nature des conflits, les causes et les causes de la violence et de résoudre les conflits de façon constructive.
La Recommandation de l’UNESCO de 1974 sur l’éducation pour la compréhension, la coopération et la paix internationales et l’éducation relative aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales d’ailleurs, est plus explicite à ce sujet puisqu’elle énonce les principes directeurs de cette éducation : l’éducation à la paix est un ensemble de connaissances, de valeurs, d’attitudes et d’aptitudes permettant de vivre en harmonie avec soi-même, avec les autres et avec la nature.
L’interdisciplinarité et la transdisciplinarité permettent une acquisition de ces compétences d’autant que l’éducation à la paix est globale ; on peut utiliser aussi l’approche culturelle avec les proverbes et dictons, la palabre, les techniques de résolution non violente des conflits ; mais plus que la discipline c’est la façon d’enseigner qui compte car elle est porteuse d’habiletés sociales.
L’école, parce qu’elle est un des lieux privilégiés de formation des futurs citoyens, le vecteur des nouvelles valeurs, mais surtout parce qu’elle n’est pas non plus épargnée par la vague de violence qui sévit dans la société, elle doit éduquer à la paix. Pour cela elle doit s’inscrire dans un véritable projet d’éducation à la citoyenneté, s’appuyant sur le dialogue, la concertation, la participation, la coopération et lutter contre l’exclusion.
En 2002, l’UNESCO a conçu des programmes d’enseignement pour promouvoir des valeurs, des comportements et des modes de vie qui vont dans le sens d’une culture de la paix tels que la résolution pacifique des conflits, le dialogue, la recherche de consensus et la non-violence qui prennent en compte tous les aspects suivants: la paix et la non-violence, les droits de l’homme, la démocratie, la tolérance, la compréhension, internationale et interculturelle, et la diversité culturelle et linguistique. Le programme liste huit déterminants de la paix qui devraient dicter l’approche éducative de l’éducation à la paix….
Pour que la paix et la non-violence prévalent, il nous faut :
- renforcer une culture de la paix par l’éducation par la révision des programmes d’enseignement, afin de promouvoir des valeurs, des comportements et des modes de vie qui vont dans le sens d’une culture de la paix tels que la résolution pacifique des conflits, le dialogue, la recherche de consensus et la non-violence ;
- promouvoir le développement économique et social durable par la réduction des inégalités économiques et sociales, l’éradication de la pauvreté, la sécurité alimentaire durable, la justice sociale, des solutions durables aux problèmes de la dette, l’autonomisation des femmes, des mesures spéciales pour les groupes aux besoins particuliers, la durabilité environnementale ;
- promouvoir le respect de tous les droits de l’homme les droits de l’homme et la culture de la paix sont complémentaires : lorsque la guerre et la violence prédominent, il est impossible d’assurer les droits de l’homme; de la même façon, sans droits de l’homme, sous toutes leurs formes, il ne peut exister de culture de la paix ;
- assurer l’égalité entre les femmes et les hommes par la pleine participation des femmes dans la prise de décision économique, sociale et politique, par l’élimination de toutes les formes de discrimination et de violence contre les femmes, par l’appui et l’aide aux femmes qui se retrouvent dans le besoin ;
- favoriser la participation démocratique parmi les fondations indispensables à la réalisation et au maintien de la paix et de la sécurité figurent des principes, des pratiques et une participation démocratique dans tous les secteurs de la société, un gouvernement et une administration transparents, la lutte contre le terrorisme, la criminalité organisée, la corruption, les drogues illicites et le blanchiment d’argent ;
- développer la compréhension, la tolérance et la solidarité pour abolir les guerres et les conflits violents, il faut transcender et dépasser les images de l’ennemi par la compréhension, la tolérance et la solidarité entre tous les peuples et toutes les cultures. Apprendre de toutes nos différences par le dialogue et l’échange d’informations est un processus qui ne peut être qu’enrichissant ;
- soutenir la communication participative et la libre-circulation de l’information et des connaissances la liberté de l’information et de la communication et le partage de l’information et des connaissances sont indispensables pour une culture de la paix. En même temps, des mesures doivent être prises pour contrecarrer la promotion de la violence par les médias, y compris par les nouvelles technologies de l’information et de la communication et
- promouvoir la paix et la sécurité internationales les acquis de ces dernières années en matière de sécurité humaine et de désarmement – dont les traités concernant les armes nucléaires et le traité contre les mines anti-personnelles – devraient nous encourager dans nos efforts en ce qui concerne, par exemple, la négociation de règlements pacifiques des différends, l’élimination de la production et du trafic illicite d’armes, les solutions humanitaires dans les situations de conflit, les initiatives visant à remédier aux problèmes qui surgissent après les conflits… ».
2.1. Le rôle de la culture
2.2.1- La culture dans sa fonction sociale et comme créatrice de nouvelles solidarités
Alpha Oumar Konaré, ancien Président du Mali et de l’UA, disait il y a quelques années : « il faut donner en matière culturelle la prééminence à la part sociale que la culture induit dans le développement local et privilégier la mise en place d’actions conduites en profondeur ». Que font en effet l’art et la culture ? Ils permettent d’élargir l’horizon, de donner sens, de contribuer à nourrir la mémoire, de symboliser des notions et des émotions complexes, d’ancrer l’identité et de lier les gens à leur communauté – ce qui, en période de profonds changements, lorsque les gens sont en quête de nouvelles orientations et de nouvelles valeurs, est essentiel -, de transmettre les connaissances et les compétences et d’apprendre, mais aussi de susciter la réflexion, de critiquer, d’apaiser l’âme ou d’aider à la prise de conscience. En utilisant le langage des sens et des sentiments, en faisant appel à l’imagination et à la pensée non-conventionnelle, l’art et la culture ne gardent pas seulement le « patrimoine » – identités, langues, coutumes, religions – de ce qui existe et confortent la cohésion sociale, mais permettent aussi de créer de nouveaux liens sociaux et de nouvelles solidarités. Les normes et les réseaux civils qui font une collectivité sont non seulement des facteurs indispensables à la cohésion sociale, mais aussi la condition fondamentale du consensus démocratique et de la prospérité d’un pays.
La culture concerne les identités culturelles, la démocratie et la cohésion sociale :
– une identité culturelle vivante forme nos normes de comportements et nos modes de vie. Elle permet, sur la base de nos histoires et de nos traditions, d’incorporer des éléments nouveaux et de nous rendre capables de devenir acteurs de changement ;
– c’est en se fondant sur ses propres traditions, telles qu’elles s’expriment, p.ex., dans les « conférences nationales » ou dans les Commissions « Vérité et Réconciliation » que l’Afrique peut réinventer la démocratie et un nouvel « vivre-ensemble » et
– la culture est indéniablement un facteur essentiel de cohésion sociale. Cette cohésion sociale est aussi « créative », dans le sens que, face aux bouleversements induits par la mondialisation, elle peut créer de nouvelles solidarités, au-delà des ethnies et des religions.
2.2.2. La culture comme pilier du développement durable
La diversité culturelle, la revalorisation des pratiques artistiques et culturelles, la création et l’innovation culturelles, toutes les richesses immatérielles qu’on peut considérer comme essentielles à la construction de l’humain – en tant qu’outils de connaissance et de relation – sont au cœur du développement durable. Ce développement durable doit être considéré comme un nouveau projet de société, la trame d’une nouvelle étape pour l’organisation des activités humaines, une « règle du jeu » qui mettra l’économique au service du développement social et de la lutte contre la pauvreté et les inégalités, tout en économisant au maximum les ressources naturelles de la biosphère que nous savons limitées.
Le défi pour l’Afrique est double : son extraordinaire richesse artistique et culturelle pourra être à la fois un des piliers du développement personnel et collectif des populations et du développement du secteur culturel. Mais elle peut aussi donner des impulsions au développement économique, social et politique de toute la région, en devenant un moteur du changement social et politique et en confortant la gouvernance démocratique.
C’est en effet la culture et le capital social qui permettent de promouvoir le développement des capacités des individus et des groupes et leur participation à la vie de la société. C’est la culture, en enrichissant le capital social, qui permet de vraiment valoriser les autres ressources pour le développement. Et ce sont la création culturelle et la créativité artistique qui permettent de passer d’une « administration des ressources » (un organisme accomplit les tâches qu’on lui a confiées, avec les moyens qu’on met à sa disposition) à une gestion dynamique des ressources (l’organisme se fixe un objectif et mobilise les moyens pour y parvenir, grâce à une planification politique et stratégique et à l’importance accordée à la formation, au développement des capacités et à la gestion des ressources humaines). C’est sans doute à l’échelle locale, des villes ou des quartiers, que la culture apparaît le plus clairement comme ressource de développement durable.
2.3. Le rôle des religions
La religion peut contribuer à la formation de l’humain aux plans collectif et psychoaffectif.
2.3.1. Au plan collectif
La religion peut favoriser la cohésion sociale, le partage des valeurs étant un ciment collectif. Elle définit la (une) morale, afin de viser un « mieux vivre-ensemble », de mieux se comporter avec et parmi les autres (éloge de la bonté, de l’entraide, de la charité ; condamnation de ce qui ne peut aller entre nous : le meurtre, par ex.). Les religions sont souvent au fondement des lois séculières. On se donne par la religion un cadre normatif : des systèmes de règles. Il s’agit aussi de lutter contre le règne primaire de la violence et de réguler les instincts. C’est une sorte de « déontologie générale » qui organise la vie sociale. Plus finement, et selon M. Gauchet (2001, p. 4),
C’est pour nous autres, modernes, que la religion consiste d’abord en croyances. À l’échelle de la quasi-totalité de l’histoire humaine, les choses se présentent tout à fait autrement. La religion a d’abord et fondamentalement été un mode de structuration de l’espace humain-social, une manière d’être des sociétés. Sa nature primordiale est d’être une organisation du lien entre les hommes sous le signe de la dépendance envers l’invisible ou le surnaturel. Toutes les règles qui nous tiennent ensemble viennent d’ailleurs, d’avant et de plus haut que nous.
Par exemple, la Bible présente le Décalogue (10 paroles, les dix commandements, révélés à Moïse, au XIIIe siècle avant J.-C. ; Yahvé posa les éléments de la Loi – Torah. La Révélation est la communication de lui-même que Dieu fait à l’homme dans un dévoilement progressif.) : 1. Il n’y a pas d’autre dieu. 2. Il ne faut pas représenter Dieu, ne pas adorer d’images. 3. Ne pas prononcer le nom de Dieu en vain. 4. Observer un jour de repos après six jours de travail. 5. Honore ton père et ta mère (une précision : il faut à l’âge adulte prendre soin de ses parents vieillissants). 6. Tu ne tueras point. 7. Tu ne commettras pas l’adultère (autre précision : les juifs de la tradition se mariaient très jeunes et l’adultère soulève la question de la légitimité des enfants). 8. Tu ne voleras pas. 9. Tu ne porteras point de faux témoignages. 10. Tu ne convoiteras pas ce qui appartient à ton prochain : (désir de s’approprier ce qui ne nous appartient pas).
Plus amplement, et comme le note J. Bowker (1998, p. 188), « La règle d’or existe, sous l’une ou l’autre forme, dans toutes les religions. Sommairement, c’est la formulation d’une exigence essentielle à tout comportement humain ». Elle apparaît parfois sous une forme positive : « Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le-vous-mêmes pour eux », a dit Jésus (Matthieu 7.12).
La religion institue une autorité supérieure, transcendante (un dieu, des ancêtres ; un juge suprême reconnu par tous, plus efficace qu’un homme, c’est un arbitrage supérieur) à laquelle chacun doit se soumettre. Cette autorité extérieure « doit » être en effet nécessaire car il est vrai que les hommes ne s’entendent pas facilement entre eux ; il faut « trancher » selon la Loi suprême. Il y a peu, les détenteurs du pouvoir ont été des dieux (Pharaon, l’Inca, l’empereur du Japon…), des êtres d’origine divine (César…) ou des délégués des dieux (les rois, les empereurs…).
Défendre une identité ou se libérer, s’opposer, affirmer sa différence, se sentir reconnus lorsque le contexte tend à la dévalorisation ; on a parfois besoin de s’opposer pour exister. Appartenir à un groupe religieux, c’est appartenir à une grande famille (rituels partagés, communion ; cohésion du groupe, solidarité rassurante, réconfort, soutien individuel par le collectif, par la communauté).
Les fonctions de la religion changent, dans le sens où, dans l’ensemble-système de celle-ci, tout élément n’a pas le même poids selon les époques et les lieux. La fonction identitaire, par exemple, peut se trouver renforcée lorsque l’identité collective est menacée (développement de l’islamisme en Palestine, par ex. ; ou raccroc, en Europe occidentale, aux valeurs de la civilisation chrétienne si, ou lorsque, l’islam s’y déploie…).
2.3.2. Au plan individuel et psychoaffectif
Sous l’angle psychologique, on remarquera, tout d’abord, l’appel explicite au Père (et au re-père) ; « Notre Père qui es aux cieux », dit la prière ; de même peut-on s’adresser au curé par « mon père ».
« … l’image du père ; il est la figure fondamentale du lien social comme porteur d’une loi, d’un ordre des choses. À travers la loi, il institue l’ordre des choses. Il crée un monde organisé, sans surprise, dans lequel toute relation doit être maîtrisée et contrôlée » (G.-N. Fischer, 2005, p. 47).
Les représentations de Dieu, dans les religions chrétiennes notamment sont parlantes. Dieu est une projection, une représentation idéalisée de nous-mêmes ; Il est à notre image ; de lui se dégage la puissance et l’autorité, ainsi que la magnanimité. On peut voir en Dieu l’archétype du mâle dominant, à la fois protecteur et menaçant, craint et respecté – idéalement absolument juste, et aimant.
Il est aussi chez l’homme une propension à l’obéissance, au conformisme et à la soumission, certes plus ou moins répandue mais bien réelle, qui favorise l’engagement religieux.
Enfin, et peut-être surtout, on peut trouver dans la religion le bien-être et la sécurité de base, affective, que le monde n’a pas pu, ou ne peut pas, suffisamment assurer. Dieu est alors celui qui me donne existence ; c’est l’Interlocuteur privilégié qui ne peut faire défaut (il suffit de l’invoquer). C’est un recours. Les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet (2006), pensent que la religion protège contre le suicide, comme la famille : les divorcés et les célibataires se suicident plus que les gens mariés.
Les religions contribueraient au bonheur ; selon J.-F. Dortier (2006, p. 54), expliquant le lien entre bien-être et religion,
Les psychologues avancent trois types de facteurs :
- le support social: l’adhésion religieuse n’est pas qu’un phénomène de croyance individuelle, mais implique aussi l’intégration à des groupes de croyants et pratiquants qui apportent un soutien psychologique et social ;
- un sens à sa vie: le bonheur et le bien-être augmentent quand notre vie possède un sens, une finalité, une raison d’être. Beaucoup de gens trouvent cela dans la religion ;
- les expériences religieuses: la religion offre aussi des expériences émotionnelles (…) qui apportent à l’individu un vif sentiment de plaisir et de valeur personnelle.
On voit aussi que ce que l’on peut dire du cadre religieux est également valable pour nombre d’organisations, sécurisantes et « contenantes », dès lors que l’on appartient à un groupe structuré, précisément hiérarchisé, avec ses maîtres, son idéologie, ses dogmes, parures et rituels divers. La franc-maçonnerie, par exemple, offre ce type de structure. L’armée, ou mieux encore la Légion étrangère, sont des cadres protecteurs. En élargissant encore, on retrouve dans tout collectif humain (famille, bande, équipe, entreprise…) une idéologie locale, un ordre structurant et la triade identitaire statut/fonction/rôle. « Se trouver une famille » nous semble être l’expression clé de cette thématique.
Selon F. Lenoir (2003, p. 188), Ludwig Feuerbach
entend porter un coup radical à la religion en démontant la mécanique fondamentale, en mettant au jour de manière rationnelle ce qui constitue son « essence ». Prenant le christianisme en exemple, il développe la thèse selon laquelle les religions ne font que projeter sur Dieu l’essence même de l’homme. Les attributs divins ne sont que des qualités humaines fondamentales dont l’homme se désapproprie pour les attribuer à un Être suprême imaginaire.
Conclusion
Qu’on le veuille ou non, nous sommes soumis à une obligation de cohabitation. Il est dans notre intérêt à tous que cette cohabitation se vive de manière harmonieuse et non conflictuelle. Plus on évolue dans un contexte social coopératif, plus on développe ses automatismes pro sociaux. Dans ce sens, composons avec les autres afin de vivre ensemble, heureux et épanouis, dans la défense de valeurs partagées pour un mieux-être collectif et individuel.
L’éducation et la formation, par ses missions, ont un rôle important à jouer pour transmettre des valeurs qui consolident la citoyenneté et permettre la co-construction de ces valeurs. Travailler à un mieux vivre-ensemble, c’est contribuer à la réussite et à l’épanouissement de, mais aussi contribuer à donner au monde de demain des citoyens responsables et désireux de mettre leurs compétences au service d’un monde qui, pour reprendre le slogan d’Entraide et Fraternité, tourne plus juste. Il est important, de promouvoir des activités de vivre-ensemble et d’exercice du respect de soi et de l’autre.
Autant qu’hier, les valeurs du vivre-ensemble ont du sens aujourd’hui ! Elles sont le ciment de la vie en collectivité. Face à des évènements dévastateurs, provoqués par l’homme ou la nature, comme on le dit si bien, l’union fait la force. Cela ne peut devenir réel que si, tous, ensemble, nous sommes persuadés de notre destin commun, de ce vivre-ensemble essentiel au bonheur.
Références bibliographiques
BAUDELOT Christian, Establet Roger, 2006, Suicide. L’envers de notre monde, Paris, Seuil.
BROWKER John, 2005, Religions du monde, Paris, Edition Marabout.
DE SINGLY François, 2005, L’individualisme est un humanisme, La tour d’Aigues, éditions de l’Aube.
DORTIER Jean-François, 2006, « Interview », in Sciences Humaines, 172, p. 54-57.
DORTIER Jean-François et Testot, Laurent, 2005, La religion. Unité et diversité, Paris, Sciences Humaines Editions.
FISCHER Gustave-Nicolas, 2005, La trace de l’autre, Paris, Odile Jacob.
FRANCK Isabelle, 2015, « Vivre ensemble, ça commence à l’école », in Analyses Vivre ensemble éducation, 10, p. 1-7, in https://vivre-ensemble.be/IMG/pdf/2015-10-vivre-ensemble_a_l_ecole.pdf.
GAUCHET Marcel, 2001, La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard.
Global Partnership for Education, in https://www.globalpartnership.org/fr/blog/vivre-ensemble-paix-pouvoir, consulté le 22/01/2024.
LENOIR Frédéric, 2003, Les métamorphoses de Dieu, Paris, Plon.
MOLDOVEANU Mirela, 2010, « De la diversité ethnoculturelle au vivre ensemble : représentations de futurs enseignants de l’approche multiculturelle en éducation », in McGill Journal of Education / Revue des sciences de l’éducation de McGill, 45(1), p. 27-43. https://doi.org/10.7202/1000028ar.
PIERARD Alice, 2018, « Les valeurs du vivre-ensemble sont-elles encore d’actualité ? », in Analyse du UFAPEC, 36, 18, p. 1-8.
SERVIGNE Pablo, GAUTHIER Chapelle, 2017, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Paris, Editions les liens qui libèrent.
VERTOVEC Steven (ED.), 2014, Routeledge international handbook of diversity studies, London/New York, Routeledge.